
Présentée comme une réponse à l’insoutenabilité du système face au vieillissement de la population, la réforme des pensions se retrouve aujourd’hui au cœur d’une controverse. Entre les « vastes consultations » revendiquées dans le Budget, les déclarations du ministre de la Sécurité sociale, Ashok Subron, affirmant qu’aucune consultation n’a eu lieu sur le « means test », et le gel précipité de cette mesure trois jours seulement après son annonce, plusieurs zones d’ombre demeurent.
Une Commission d’experts créée pour repenser le système
Le gouvernement a mis sur pied, en septembre 2025, une Commission d’experts sur la réforme des pensions chargée d’effectuer une révision « approfondie, holistique et globale » du système mauricien.
Selon le Government Information Service (GIS), cette initiative répondait aux défis démographiques auxquels le pays est confronté. Le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus est passé de 186 400 en 2015 à 257 600 en 2024 et devrait atteindre environ 315 000 en 2038. La proportion des seniors dans la population, actuellement proche de 20 %, pourrait atteindre près de 30 % d’ici 2051.
Les termes de référence (« Terms of Reference ») de la Commission ont été élaborés avec l’appui du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.
La Commission a reçu pour mandat d’examiner les trois piliers du système de pension – non contributif, contributif et privé volontaire – ainsi que plusieurs mécanismes, dont le Portable Retirement Gratuity Fund, le National Savings Fund, les fonds de pension des corps paraétatiques, les régimes de retraite de la fonction publique et le Family Protection Scheme. Elle devait également proposer un nouveau National Pensions Fund appelé à remplacer la Contribution sociale généralisée (CSG).
Parmi ses livrables figurent un rapport de soutenabilité sur une période de vingt à trente ans et une analyse coûts-bénéfices des différents modèles de pension.
Un Steering Committee présidé par le Premier ministre
Parallèlement, un Steering Committee a été constitué pour accompagner les travaux de la Commission.
Il était présidé par le Premier ministre Navin Ramgoolam et comprenait également le Deputy Prime Minister d’alors, Paul Bérenger, le ministre de l’Agro-industrie Arvin Boolell, le ministre de la Sécurité sociale Ashok Subron, la ministre des Services financiers Jyoti Jeetun, le ministre du Travail Reza Uteem, le ministre de l’Industrie Aadil Ameer Meea, le Junior Minister aux Finances Dhaneshwar Damry et le Junior Minister à la Sécurité sociale Kugan Parapen.
Les contours exacts de son rôle n’ont toutefois jamais été précisés publiquement. Était-il chargé uniquement de suivre les travaux des experts ou participait-il également à l’orientation des recommandations ? Une question d’autant plus importante que le Budget indique que le rapport intérimaire de la Commission lui a été soumis.
Qui sont les experts ?
La Commission est présidée par l’actuaire Nureshkumar Prayag. Nommé président de SICOM General Insurance en mai 2025, il détient également une participation dans Quantum Insurance et siège, depuis mai 2026, au conseil d’administration de SBM Holdings.
Son épouse, Touria Prayag, est responsable de la communication au Prime Minister’s Office (PMO). Ancienne journaliste et elle était precédemment membre de la Human Rights Division de la National Human Rights Commission (NHRC).
La Commission réunit également Bernard Yen, d’Actuarix Ltd et ancien d’AON Hewitt, Yvan Legris, président non exécutif de Medine Ltd et d’Actuarix Consulting Ltd ainsi que directeur du groupe MCB, Sattar Jackaria, CEO d’Eagle Insurance, l’économiste Azad Jeetun, Verena Tandrayen-Ragoobur, doyenne de la Faculté des sciences sociales et humaines de l’Université de Maurice, ainsi que Li Fa (Aimé) Cheung Kai Suet.
Des consultations annoncées dès novembre 2025
Le 5 novembre 2025, lors d’une conférence de presse à Ébène, le président de la Commission, Nureshkumar Prayag, avait assuré que les travaux seraient menés dans le respect des principes de la démocratie participative.
Selon le GIS, la Commission devait consulter les organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, la société civile ainsi que le public. Les Mauriciens étaient invités à faire parvenir leurs propositions écrites avant le 30 novembre 2025, tandis que des réunions avec les principaux acteurs devaient débuter la semaine suivante.
Le Budget évoque de « vastes consultations »
Dans son discours budgétaire du 19 juin, Navin Ramgoolam est revenu sur les travaux de la Commission :
“Accordingly, we announced a progressive realignment of the eligibility age for BRP with
the statutory retirement age of 65. In the same Speech, I announced the setting up of a Commission of Experts to conduct an in-depth, holistic and comprehensive review of the entire pension landscape of the country and make recommendations for fair and sustainable reforms.
After conducting wide ranging consultations with all stakeholders and inviting submissions for proposals from the wider public, which took an active part in the process, a month ago, the Commission presented its interim report to the Steering Committee, which I chair.
Due to the urgency of the situation, Government has decided to act immediately on the policy options recommended by the Commission in its interim report.”
Ces affirmations reposent sur deux éléments : l’existence de consultations élargies avec les parties prenantes et une participation active du public.
Une réunion au sommet deux jours avant le Budget
Dans une intervention diffusée après la présentation du Budget, Ashok Subron a révélé avoir rencontré le Premier ministre deux jours avant la présentation des mesures. Selon le ministre de la Sécurité sociale, la réunion s’était tenue en présence de ses conseillers et de ceux du chef du gouvernement. Il a expliqué qu’il avait alors été convenu que la réforme n’affecterait aucun bénéficiaire actuel de la pension. Selon nos informations, ce message ne se limitait pas au ministre Ashok Subron. Plusieurs députés et ministres travaillistes auraient également été confortés dans l’idée que les pensionnés actuels ne seraient pas affectés. Les assurances qu’ils ont relayées auprès de leurs mandants, quelques jours avant la présentation du Budget, reflétaient la confiance qui prévalait alors au sein de la majorité.
« Il n’y a pas eu de consultation »
C’est toutefois une autre déclaration d’Ashok Subron qui soulève aujourd’hui des interrogations. Dans une interview accordée après la présentation du Budget, le ministre de la Sécurité sociale a affirmé qu’il n’y avait pas eu de consultation sur le « means test ».
Une déclaration qui contraste avec les propos du Premier ministre. Dans son discours budgétaire, Navin Ramgoolam soutenait pourtant que la Commission avait mené de « vastes consultations » avec toutes les parties prenantes et que le public avait « pris une part active » au processus. Le rapport intérimaire de la Commission sera rendu public?
Subron prend a contre-pied les experts et les non-inclus
« La sagesse a prévalu », a déclaré le ministre de la Sécurité sociale, Ashok Subron, en saluant la décision du Premier ministre de retirer le mécanisme de « means testing » prévu dans le cadre de la réforme des pensions annoncée dans le Budget.
Selon lui, cette mesure avait suscité de vives inquiétudes au sein de la population ainsi que dans les milieux syndicaux. Il a indiqué avoir rencontré une trentaine de dirigeants syndicaux afin d’échanger sur les différentes composantes de la réforme.
Le ministre a toutefois réservé ses critiques les plus sévères au processus ayant conduit à l’annonce du « means testing » vendredi dernier. Selon lui, certaines décisions ont été influencées par des personnes ne disposant d’aucun mandat électif.
« Il y a eu une clique de non-élus qui a induit le Premier ministre en erreur », a-t-il affirmé.
Interrogé à plusieurs reprises sur l’identité des personnes auxquelles il faisait référence, Ashok Subron a refusé de citer des noms, tout en maintenant que des individus ne détenant aucun mandat électif avaient joué un rôle important dans les recommandations formulées autour de la réforme des pensions.
Le ministre a également révélé avoir écrit au Premier ministre dès le 27 mai afin d’obtenir une réunion sur ce dossier. Celle-ci n’a finalement eu lieu que le 16 juin, soit quelques jours avant la présentation du Budget.
Le ministre de la Sécurité sociale s’est également montré critique envers le fonctionnement du comité d’experts sur les pensions. Selon lui, les recommandations n’ont pas suivi le processus de consultation qui avait pourtant été prévu.
Revirement après le tollé
Moins de trois jours après la présentation du Budget, le gouvernement a finalement fait marche arrière sur l’une des mesures les plus controversées.
Le lundi 22 juin, à l’ouverture des débats budgétaires, Navin Ramgoolam a annoncé :« We have decided to freeze the ‘Means Testing’ proposed. »
Le Premier ministre a expliqué avoir rencontré ses ministres, les techniciens chargés de la réforme des pensions et les responsables du ministère des Finances avant de prendre sa décision.
« J’ai pris en compte les suggestions formulées, soucieux des préoccupations de la population, et bien que cela ait des conséquences, tant sur le déficit budgétaire que sur la dette du secteur public, nous avons décidé de geler le ‘Means Testing’ proposé », a-t-il déclaré.
D’autres pistes demeurent
Le gel du « means test » ne signifie pas pour autant l’abandon de la réforme.
Une autre mesure demeure à l’étude. Elle permettrait à un futur retraité de renoncer volontairement à percevoir sa pension à partir de 60 ans afin de bénéficier, en contrepartie, d’une pension plus élevée à 65 ans ou à 70 ans. Le Premier ministre devrait apporter davantage de précisions lors de son discours de clôture des débats budgétaires.

