Onze ans après avoir été signé, un document méconnu du grand public vient de jouer un rôle décisif dans la décision de la Financial Crimes Division d’arrêter les poursuites contre Navin Ramgoolam. Retour sur l’affidavit Dufry, pièce maîtresse du jugement rendu ce 8 juin 2026.

Qu’est-ce que l’affidavit Dufry ?

Il s’agit d’un affidavit signé le 26 février 2015 devant la Cour suprême de Maurice par deux dirigeants étrangers de haut niveau :

  • Simo Carevic, alors Chief Executive Officer de Mauritius Duty Free Paradise Company Limited
  • Thomas Galet, alors Deputy Chief Operating Officer du groupe Dufry, multinationale suisse spécialisée dans les boutiques duty-free

Ces deux dirigeants y relatent, sous serment, les événements survenus dans la nuit du 16 février 2015 — soit dix jours après l’arrestation de Navin Ramgoolam.

La nuit du 16 février 2015

Selon le contenu de l’affidavit, Carevic et Galet auraient été conduits, en pleine nuit et jusqu’aux environs de 2h du matin, dans l’appartement de l’Attorney General de l’époque, situé à Quatre-Bornes. Étaient également présents deux autres ministres ainsi que l’homme d’affaires Rakesh Gooljaury.

Les deux dirigeants affirment avoir été menacés : on leur aurait fait comprendre qu’ils ne pourraient pas quitter le pays tant qu’ils n’auraient pas fourni des preuves de corruption contre Navin Ramgoolam — notamment en lien avec un présumé pot-de-vin d’environ Rs 100 millions que la police soupçonnait avoir été versé par Dufry AG (basé en Suisse) en relation avec un contrat avec Mauritius Duty Free Paradise.

Une question parlementaire qui a marqué les esprits

Cet épisode n’a pas échappé à l’attention publique. Le 5 mars 2015, le leader de l’opposition d’alors interpellait le Premier ministre au Parlement en ces termes :

« Le très honorable Premier ministre est-il sérieusement en train de nous dire qu’il était convenable que trois ministres, au milieu de la nuit et jusqu’à 2h du matin, répondent à une demande de M. Gooljaury pour amener ces deux personnes à la résidence de l’Attorney General à Quatre-Bornes, alors que M. Gooljaury aurait lui-même dû être arrêté, comme nous le savons tous, dans l’affaire du bungalow de Roches-Noires ? Le très honorable Premier ministre est-il en train de nous dire que cela était convenable ? »

Selon la Cour, cette question n’a pas été démentie par le chef du gouvernement de l’époque — un élément factuel important.

Le lien avec la saisie des Rs 200 millions

Si l’affidavit Dufry pèse autant dans le jugement, c’est parce qu’il a un lien direct avec l’enquête principale. La Cour rappelle qu’au moment de la signature de l’affidavit :

  • Navin Ramgoolam venait d’être provisoirement inculpé de blanchiment d’argent sur les Rs 200 millions saisis chez lui, sommes soupçonnées d’être des « proceeds of corruption and bribe »
  • Il faisait également l’objet d’une autre charge provisoire pour corruption pour obtention de contrats (CN: 960/2015), précisément en lien avec un présumé pot-de-vin de Dufry AG

En somme : les personnes qui auraient été menacées de produire des preuves contre Ramgoolam étaient celles-là mêmes qui auraient pu discréditer ou confirmer la thèse de la police sur l’origine de l’argent saisi.

Le rôle clé de Rakesh Gooljaury

L’affidavit place également l’homme d’affaires Rakesh Gooljaury au cœur de l’épisode. La Cour relève par ailleurs que c’est ce même Gooljaury qui a été à l’origine de la réouverture de l’affaire du bungalow de Roches-Noires.

Dans une déclaration du 11 janvier 2015, Gooljaury affirmait avoir été contraint par Ramgoolam (alors Premier ministre) et d’autres à faire un faux témoignage, alors qu’en réalité c’était Ramgoolam qui aurait été la victime d’un vol au bungalow de Roches-Noires alors qu’il s’y trouvait en compagnie d’une dame.

L’enquête qui n’a jamais eu lieu

L’élément qui a fait basculer le jugement, c’est que la police n’a jamais enquêté sur le contenu de l’affidavit Dufry. La Cour souligne :

« Ex-facie l’affidavit Dufry, MM. Carevic et Galet ont fait des allégations sérieuses contre deux ministres en exercice, l’Attorney General et un certain M. Rakesh Gooljaury sur la manière dont ils ont été menacés pour impliquer et fournir des preuves de corruption contre l’accusé. Ces allégations n’ont pas été faites à la légère. »

Pour les juges, ce silence policier face à des accusations aussi graves, émanant de personnes occupant des postes de premier plan, est tout simplement inacceptable — et il vicie l’ensemble de la procédure.

Une pièce à conviction qui a survécu au temps

Inversement, l’affidavit Dufry n’a pas pu être pleinement exploité par la défense au procès actuel : ni Carevic ni Galet n’ont pu être ramenés à Maurice pour témoigner. La Cour a d’ailleurs refusé à la défense d’utiliser le document comme preuve du contenu des allégations, faute pour cette dernière d’avoir épuisé tous les moyens raisonnables de faire venir les deux hommes.

Mais le document reste versé au dossier pour attester du fait qu’il a été signé. Et c’est précisément ce fait — l’existence d’allégations graves jamais enquêtées — qui aura suffi à faire basculer l’affaire.