La Private Notice Question (PNQ) posée à l’Assemblée nationale le mardi 21 juillet par le leader de l’opposition, Joe Lesjongard, au ministre du Travail, Reza Uteem, a relancé le débat sur l’emploi des étrangers. Alors que le gouvernement préconise le recours à des « labour contractors » comme le souligne Reza Uteem, pour pallier le manque de bras dans le secteur agricole, une question traverse l’esprit : quelle est l’incidence réelle de cet apport de main-d’œuvre étrangère sur le marché du travail ?

Un cadre réglementaire taillé pour les petits planteurs
Face aux interrogations de l’opposition sur le respect des rémunérations, le contrôle des logements et le risque du « sector hopping » (changement de secteur), le ministre Reza Uteem a défendu la mise en place d’un modèle encadré par les Workers’ Rights Labour Contractor (Agricultural Sector) Regulations 2026 (Government Notice No. 129 of 2026). Ce dispositif permet à des contracteurs de main-d’œuvre de recruter des travailleurs migrants pour les mettre à disposition de plusieurs petits planteurs ou éleveurs de manière itinérante ou saisonnière en affirmant que « As a solution… the same migrant worker would work for more than one hired employer … this is the concept of labour contractor », précisant que ce modèle s’adresse exclusivement aux structures regroupant de petits exploitants.

Le ministre a insisté sur le fait que le dispositif demeure à un stade pilote. Le logement devra être fourni par le contracteur avec toutes les autorisations requises (sanitaires, sécurité incendie et municipales), tandis que les retenues pour la nourriture, si le travailleur fait ce choix, seront plafonnées à Rs 3 000 par mois.

La crise de la terre : 8 000 arpents à l’abandon
Pour justifier l’urgence de la mesure, le ministère de l’Agro-industrie avance les chiffres suivants :
• 8 000 arpents de champs de canne sont actuellement abandonnés à travers l’île.
• 9 000 tonnes de cannes n’ont pas pu être récoltées lors des précédentes campagnes par manque de bras.
• 10 486 petits planteurs non-sucriers et 1 125 éleveurs enregistrés auprès du Small Farmers Welfare Fund, ainsi que 8 140 petits planteurs de canne enregistrés au Sugar Insurance Fund Board, font face à des tensions critiques de recrutement.

Le paradoxe du marché du travail
Alors que les champs manquent de bras, les données officielles de Statistics Mauritius pour le premier trimestre 2026 dessinent une réalité sociale contrastée :
Indicateur (1ᵉʳ trimestre 2026) Chiffre global/Taux Variation vs Q4 2025
Population active 587 000 personnes -5 700
Emploi total 553 700 personnes -7 200
Nombre de chômeurs 33 300 personnes +1 500
Taux de chômage global 5,7 % +0,3 %
Chômage des jeunes (16-24 ans) 12 100 jeunes (19,1 %) +1,3 point

Des profils mauriciens peu enclins aux travaux pénibles
Sur les 33 300 chômeurs mauriciens, environ 52 % (soit 17 400 personnes) n’ont pas décroché le School Certificate (SC). Bien que leur niveau académique corresponde théoriquement aux exigences des travaux manuels agricoles, la désaffection pour les métiers de la terre demeure marquée. De plus, 22,5 % des chômeurs détiennent un diplôme de l’enseignement supérieur, une population visant prioritairement le secteur des services.

Le défi de l’emploi des jeunes
Quelque 12 100 jeunes âgés de 16 à 24 ans sont en recherche d’emploi, affichant un taux de chômage de 19,1 % (22,2 % chez les jeunes femmes). La dépendance accrue à la main-d’œuvre étrangère dans les secteurs traditionnels (agriculture, construction, manufacture) risque de fermer la porte à une réorientation de ces jeunes vers des métiers agricoles modernisés et mieux rémunérés.

La pression sur les bas salaires
L’arrivée de travailleurs migrants encadrés par des contracteurs garantit la continuité des récoltes, mais soulevait jusqu’ici des réserves chez les syndicats, présents lors de la réunion tripartite du 13 mars 2026 (dont la CTSP, le JNP et la FPUP). L’enjeu est d’éviter une stagnation des salaires pour la main-d’œuvre locale sous la pression de coûts de travail plus compétitifs offerts par les contracteurs.

Sauvegarder la production alimentaire
Le gouvernement défend ce recours encadré aux travailleurs étrangers comme un impératif pour sauvegarder la production alimentaire et le patrimoine agricole de l’île face au vieillissement de la population active.
Cependant, alors que 403 800 personnes de 16 ans et plus sont en dehors de la population active, la réussite de cette réforme dépendra de la capacité des autorités à maintenir un contrôle strict pour éviter tout abus, tout en incitant parallèlement la population locale à réintégrer le circuit productif.