Le procès intenté à Navin Ramgoolam et deux ex-hauts gradés de la police dans l’affaire Roches-Noires a repris aujourd’hui. Fait marquant de cette audience, qui a repris à 13h30 : le témoignage, très attendu, de Rakesh Gooljaury. L’homme d’affaires est revenu sur la soirée du 2 au 3 juillet 2011 au campement de l’ex-Premier ministre à Roches-Noires.

Rakesh Gooljaury répond aux questions de Mohana Naidoo, l’avocate du bureau du Directeur des poursuites publiques. Sanjeev Teeluckdharry s’étant récusé, c’est désormais Jacques Panglose qui représente l’homme d’affaires.

Détendu, Gooljaury détaille ses activités professionnelles passées sous le regard attentif des magistrats Raj Seebaluck et Razia Jannoo-Jaunbocus. Dans le box des accusés, furibond, Navin Ramgoolam regarde celui qui se présente encore comme son «bon camarade très proche depuis 10 ans».

L’homme d’affaires relate la séquence des évènements de la nuit du 2 au 3 juillet 2011. Ce jour-là, accompagné de son ex-femme, il arrive au bungalow de l’ancien Premier ministre vers 17h. Il rejoint sur les lieux Navin Ramgoolam, Nandanee Soornack, la fille et le gendre de celle-ci ainsi qu’un autre couple. Entamé à 19h, explique Gooljaury, le dîner se termine en musique et danse peu après 23h. Une heure plus tard, les invités prennent congé de leurs hôtes. Seuls Ramgoolam et Soornack restent au campement, gardé par un vigile.

C’est vers 2h du matin que Gooljaury dit avoir été réveillé par un appel. Au bout du fil, Nandanee Soornack, en panique, lui demande de revenir à Roches-Noires d’urgence. De sa résidence de St Pierre, il rallie Roches-Noires en une demi-heure. Il dit avoir découvert un Ramgoolam «sifone», affalé dans un canapé du salon. Les deux autres accusés dans l’affaire Roches-Noires, Dev Jokhoo et Rampersad Sooroojebally, sont également sur place.

Gooljaury relate la version donnée par Soornack ce soir-là. La femme d’affaires lui explique d’abord que Navin Ramgoolam et elle ont été réveillés par un intrus près d’eux. Un homme de 25-26 ans, torse nu, portant un short et armé d’un tournevis. Soornack aurait alors précisé que l’ancien Premier ministre et elle était en train d’avoir une «relation intime» quand l’intrus a tenté de la toucher. Dans la lutte, il aurait alors blessé Ramgoolam avec son tournevis. Selon Gooljaury, Soornack aurait réussi à parlementer avec le voleur qui réclamait de l’argent. Celui-ci aurait alors fui en direction de la plage.

«Il faut rapporter l’affaire à la police.» C’est ce que Gooljaury se souvient avoir dit à ses interlocuteurs ce soir-là. Mais Ramgoolam, Jokhoo et Sooroojebally ont insisté pour que l’homme d’affaires le fasse. Après 2 ou 3 minutes de discussions, il dit avoir été «convaincu».

La version des faits calée, Gooljaury affirme avoir aidé à remettre de l’ordre dans le campement avant de déposer Ramgoolam et Soornack à leurs résidences respectives. Vers 9h ce matin-là, il se rend à nouveau à Roches-Noires. Dev Jokhoo l’y attend et lui présente l’officier de police chargé de consigner sa déposition.

Gooljaury relate la version suivante : il était seul dans le bungalow, il n’y avait pas d’antivol. Il a été surpris par un voleur de 25-26 ans qui l’a menacé à l’aide d’un canif et qui est reparti avec Rs 20 000.

La représentante du DPP demande à nouveau au témoin s’il était d’accord pour donner cette version des faits. «Non», affirme-t-il, avant de redire qu’il a été «convaincu ». Gooljaury donne des détails du travail de la police ce jour-là. Précisant que les enquêteurs ont trouvé le tournevis avec lequel Ramgoolam a été blessé ainsi que des traces de sang sur le lit.

Sa déposition effectuée, Gooljaury dit avoir reçu un appel de Ramgoolam lui demandant de se rendre à sa résidence de Riverwalk en compagnie de Jokhoo et Sooroojebally afin de s’assurer que tout s’est bien passé. C’est là que lePremier ministre d’alors aurait demandé à l’homme d’affaires de lui remettre un chèque de Rs 100 000 tenant lieu de loyer pour le bungalow pour une période de deux mois. Le chèque antidaté aurait été signé et remis au bureau de l’ancien Premier ministre. Ramgoolam «inn dir mwa li pou retourn kas-la, me zame li’nn retourne», taquine l’homme d’affaires.

C’est désormais au tour de l’avocat de Navin Ramgoolam de contre-interroger le témoin. Gavin Glover s’intéresse aux entreprises de Gooljaury et à leurs problèmes de trésorerie. Puis le questionne sur ses démêlés avec la Mauritius Revenue Authority. Gooljaury plaide l’ignorance. A-t-il fait l’objet d’une interdiction de quitter le territoire ? Oui. Quand ? Le témoin dit à nouveau ne pas s’en souvenir. «Ou rapel saki fi’nn arive 2011, me ou pa rapel saki fi’nn arive ek MRA?» questionne sarcastiquement Gavin Glover. «Mo la pou reponn case Roches-Noires», se défend Gooljaury.

Glover note toutefois que le témoin a quitté le pays à plusieurs reprises. Combien de fois ? Gooljaury dit ne pas s’en souvenir. Est-il allé à Paris en 2016 et 2017 ? Même réponse. Qui est venu le récupérer à l’aéroport ? Il ne sait toujours pas. Par contre, Gooljaury se souvient avoir voyagé en compagnie de sa «girlfriend».

C’est désormais aux circonstances menant à sa déposition au Central Criminal Investigation Department (CCID), le 11 janvier 2015, que s’intéresse l’avocat de Navin Ramgoolam. Gooljaury a-t-il lu l’hebdomadaire Week-End du 11 janvier titrant sur la présence de Ramgoolam à Roches-Noires, le soir du vol ? «Ça, c’est la presse, ça», minimise le témoin. «De toute manière, la presse ne sait pas ce qu’elle raconte…», ironise Glover.

C’est désormais sur l’édition du Mauricien du 8 janvier de la même année que s’attarde le juriste. Il demande à Gooljaury s’il a lu l’article consacré à l’affaire Roches-Noires dans ce journal. Non. Ce qui étonne au plus haut point Glover. Qui lui rappelle que, dans sa déposition, il a expliqué que c’est l’édition de cette date qui l’a décidé à consigner sa déposition au CCID.

Glover s’attaque ensuite aux autres incongruités entre la déposition de l’homme d’affaires au CCID et son témoignage en Cour intermédiaire. Ainsi, l’avocat note que devant les magistrats, le témoin affirme avoir reçu un appel de Heman Jangi, l’ancien patron du CCID, le 9 janvier 2015, l’informant que s’il n’accepte pas d’être auditionné, il risque une arrestation. Glover se demande donc pourquoi Gooljaury n’a pas mentionné ce fait dans sa déposition.

L’avocat le questionne également sur les démarches entreprises auprès du CCID par son ancien avocat, Sanjeev Teeluckdharry. Glover enchaîne pour savoir si, lors de son audition, les enquêteurs de la police lui ont appris qu’il a commis un délit en consignant une fausse déposition en 2011. Gooljaury affirme avoir protesté auprès des limiers, arguant qu’ayant été mis devant les faits accomplis et vu les circonstances, il n’a eu d’autre choix que de collaborer en tenant notamment compte du fait que Navin Ramgoolam était alors Premier ministre.

Quelques instants plus tard, à une nouvelle question de l’avocat, Gooljaury affirme : «Mo ankor kamarad ar li», faisant référence à Navin Ramgoolam. Rouge de colère, celui-ci lui lance un regard noir du box des accusés.

[Après une pause d’une heure, l’audition de Gooljaury se poursuit en ce moment en Cour intermédiaire.]