Difficile de rater l’affiche. Elle a été placardée à Triolet et dans les villages avoisinants. Le 18 septembre, Navin Ramgoolam signe son grand retour dans son [ancien ?] fief lors d’un congrès du Parti travailliste (PTr). Si le leader des rouges est de retour dans ce lieu symbolique des Ramgoolam, ses partisans les plus enthousiastes se plaisent déjà à affirmer que l’ancien Premier ministre ne tardera pas à faire son retour au bâtiment du Trésor…

Au lieu de railler ce type de rêveurs, les sympathisants et cadres de l’Alliance Lepep doivent rester vigilants. En effet, depuis décembre 2014, ils se croient doublement immunisés. D’une part, de sondage en sondage, le PTr et son leader squattent le bas-fond des classements de popularité. D’autre part, les liasses de billets dégringolant des coffres de Ramgoolam demeurent des images can’t unsee que les Mauriciens n’oublieront probablement jamais.

Toutefois, ces mêmes classements ont déjà crédité le MSM de 2 points de popularité en… 2013. De la même manière, si les billets de Ramgoolam ont fortement marqué les esprits, les trois années à venir pourraient aussi nous réserver d’autres images perturbantes avec, cette fois-ci, des protagonistes des partis au pouvoir.

Face à la probabilité, jugée très faible, que le patron des rouges et le PTr représentent à nouveau un réel danger électoral, les plus prudents au sein de l’alliance gouvernementale se confortent à l’idée qu’un MSM-MMM sera toujours possible. Tant Paul Bérenger demeure soucieux de terminer sa carrière politique sur une bonne note – c’est-à-dire avec un parti au pouvoir – au lieu de devoir assumer en solo un quatrième échec électoral d’affilée.

Ne nous leurrons pas. L’Alliance Lepep, dans sa configuration actuelle, ne gagnera pas les élections générales de 2019. Si le soufflé Muvman Liberater a pris en 2014, il est bien retombé depuis. De même, mal à l’aise, le PMSD s’abritera instinctivement auprès des travaillistes dès qu’il sentira le vent tourner. La direction du MSM a pleinement conscience de cette double réalité.

C’est pour cela que la perspective d’un MSM-MMM apparaît comme une police d’assurance. Sur papier, celle-ci réalise la synergie de l’électorat rural et urbain et compose avec les différentes dynamiques ethniques du pays. Néanmoins, une assurance tous risques ne couvre pas tous les périls. Le comportement électoral en mutation des Mauriciens rend ainsi possible un Décembre 2014 à l’envers. L’alliance MSM-MMM pouvant considérablement souffrir des dégâts causés par un clip Devire Mam qui n’aura qu’à juxtaposer le torrent d’invectives que Pravind Jugnauth et Paul Bérenger se sont adressées depuis fin 2005.

On n’en est pas encore là. Mais entre-temps, Ramgoolam gagne en confiance. Trois des six accusations qui avaient été retenues contre lui ont déjà été rayées. Les plus optimistes chez les rouges – et pessimistes au gouvernement – estiment qu’au pire, c’est une procédure d’unexplained wealth qui pourrait priver l’ancien Premier ministre de quelques millions de roupies. Pas de son droit de se représenter devant l’électorat.

Ramgoolam bénéficie aussi de la prodigieuse capacité de l’Alliance Lepep à s’automutiler à coup d’affaires Lutchmeenaraidoo, Dayal, Heritage City ou Kailash Trilochun. En même temps, le gouvernement est parcouru de spasmes réguliers à cause de l’indisponibilité de sir Anerood Jugnauth d’une part. Et, d’autre part, de l’incapacité de Pravind Jugnauth à trancher dans le vif, quitte à faire des mécontents autour de lui. Pis, il y a le terrain. Il frémit. Les anciens partisans du PTr qui ont déserté Ramgoolam pour l’Alliance Lepep avouent leur amertume. Ils jaugent la possibilité d’un retour au bercail.

Le patron des rouges gagne donc en confiance. Jusqu’à en avoir à l’excès, si on se fie à certains qui le côtoient. Peureux, lâches ou trop admiratifs, ceux-ci n’osent pas relativiser l’apparente remontée du parti en disant à leur leader ses nombreuses vérités.

Il y a ainsi l’illusion de la mobilisation, qui demeure assez faible. De Chemin-Grenier à Goodlands en passant par Belle-Rose, la même poignée de groupies – hommes et femmes – se pâment devant Ramgoolam. Il y a aussi l’homme lui-même. Son capital confiance a été sévèrement entamé. C’est pour cela que le chef du PTr ne pourra prétendre revenir au pouvoir sans proposer à l’électorat un réel plan de succession, voire – s’il en est capable – un split prime ministership avec un successeur désigné.

Dans la foulée, Ramgoolam a l’obligation d’élaguer la direction du PTr. En se débarrassant de ceux qui ne sont ni plus ni moins que des repousse-électeurs dans leurs circonscriptions respectives. Sans nouveau discours, les changements internes au PTr ne vaudront toutefois rien. Ramgoolam ne doit pas proposer un mais des discours adaptés aux différents groupes démographiques. Durant son dernier mandat, il a trahi les aspirations des jeunes, mais aussi de la classe moyenne ou de ceux à qui on avait promis la méritocratie. Tous les rassurer est une tâche colossale qu’il débute à peine.

Si l’ancien Premier ministre n’a pas encore su rassurer, il semble toutefois prendre goût aux discours rassurants que lui susurrent quelques personnes, en dépit de sa tendance à la méfiance. S’il se montre réaliste, Ramgoolam doit prendre garde aux faiseurs de rois – on en trouve jusque dans les groupes de presse – dont l’une des névroses est d’adorer ce qu’ils ont brûlé pour ensuite mieux brûler ce qu’ils ont adoré.

La politique, paraît-il, est l’art du possible. Cet art pourrait donc amener Navin Ramgoolam à reconquérir le pouvoir. Pour cela, ce dernier doit toutefois avoir le courage de regarder la réalité – dure et implacable –  en face. Il est bien possible que le chef des rouges n’ait pas le courage de faire cela.