La politique est faite de vérités successives. Ceux qui ignorent ce principe essentiel risquent de ne pas comprendre l’apparente volte-face de sir Anerood Jugnauth. En réalité, le Premier ministre n’a pas tenu des propos contradictoires en répondant aux journalistes d’un mois à l’autre. Il leur a plutôt répondu en fonction du contexte politique au moment où ils l’interrogeaient.

Prenons une des contradictions les plus flagrantes. « Il n’y en aura pas [de remaniement ministériel] dans l’immédiat. Mais cela viendra… very soon ». Voilà ce qu’a dit SAJ le mois dernier. Ce vendredi, le langage a considérablement changé, la dimension d’urgence a disparu. « Si je m’en vais, je laisserai le prochain Premier ministre décider de cela », explique désormais le leader de l’Alliance Lepep. Tout en laissant clairement entendre que le dossier Chagos l’occupera jusqu’à mi-2017.

Une explication plausible – mais trop simple – a été proposée pour justifier l’extrême ambiguïté du Premier ministre. SAJ n’a jamais eu l’intention de partir précipitamment. Pressé de questions par les journalistes, il n’a fait que balancer quelques réponses. En évoquant un remaniement ministériel pour « very soon », il a alimenté des spéculations inutiles sur son départ imminent. Fin de la discussion !

A cette analyse manque toutefois un élément de contexte crucial permettant de remettre les propos du Premier ministre dans leur juste perspective. Trois jours avant sa conférence de presse, le gouvernement était passé par l’épisode de la fausse résurrection du projet Heritage City. «SAJ a compris qu’il est devenu un facteur déstabilisant.» C’est ce que nous confiait alors un membre important du gouvernement en commentant la capacité de Roshi Bhadain à amender le communiqué du Conseil des ministres en se prévalant du soutien que lui accorde SAJ.

Face à un MSM largement acquis à la cause de Pravind Jugnauth et les chefs du PMSD et du ML presque sur la même longueur d’onde que ce dernier, SAJ a répondu spontanément aux journalistes le 12 septembre dernier. Probablement mû par un mélange de dépit et de provocation que ressentirait un homme à qui on montre la sortie avec ingratitude.

Ainsi, dès l’annonce du retrait du Premier ministre, l’humeur était presque à la précipitation. Pendant qu’Ivan Collendavelloo disait sa préférence pour une transition rapide, Mahen Jhugroo souhaitait ouvertement que Pravind Jugnauth prenne les commandes dans les plus brefs délais. Tandis que dans le cercle du ministre des Finances, on évoquait une passation devant avoir lieu « any time » entre mi-octobre et mi-novembre.

A New York, loin du marécage politique et de son brouhaha, SAJ a dû prendre la mesure des conséquences de sa déclaration publique. Premièrement : au lieu des hourras collectifs, l’accession de Pravind Jugnauth au poste de Premier ministre a été majoritairement accueillie avec scepticisme, voire hostilité, dans le pays.

Deuxièmement : dans un étonnant numéro de « lèchebottisme », ceux-là même qui vénéraient SAJ, hier, se sont mis à adorer un nouveau dieu soleil. Faisant, au passage, preuve d’un irrespect choquant envers le seul vrai architecte – en dehors du tandem Ramgoolam-Bérenger – de la victoire de l’Alliance Lepep en 2014.

Troisièmement : celui à qui on crédite un miracle économique et un miracle politique a également pu prendre la mesure de ce que l’histoire retiendra de son dernier passage écourté au pouvoir. C’est-à-dire rien. Si ce n’est un aveu d’impuissance sous la forme d’un passage de témoin prématuré à son fils.

Quatrièmement et enfin : le père et le chef politique aguerri qu’est SAJ a pleinement mesuré sa fonction de bouclier pour Pravind Jugnauth. Devenu Premier ministre trop vite, le leader du MSM aurait passé deux longues années à gérer les assauts frontaux et répétés de Bérenger et Ramgoolam. Tout en ayant à s’acquitter de ses autres tâches : assurer le développement du pays, mener son gouvernement et se préparer à remporter les prochaines élections générales. En restant Premier ministre, le père offre à son fils un sursis fort utile. En lui permettant de se concentrer sur ses priorités aux Finances. Afin de mieux se draper d’un bilan à l’approche des échéances électorales.

Mais cet arrangement n’est pas nécessairement le meilleur. Diminué, le Premier ministre ne peut plus se permettre de gérer les affaires de l’Etat sans le concours actif de Pravind Jugnauth. Ses ministres le savent. Certains d’entre eux décideront bien assez tôt de revendiquer leur loyauté principalement à l’un ou à l’autre. Contribuant ainsi à accentuer la pagaille au sein du pouvoir.

Conscient de cela, SAJ démontrera par moments qu’il demeure le patron légitime du gouvernement. Parfois à travers des rappels à l’ordre. En d’autres occasions, il choisira d’aller envers et contre l’avis de tous en faisant confiance à son instinct et à sa conviction.

Ce mardi, les leaders de l’Alliance Lepep examineront à nouveau le projet Heritage City. Sans surprise, le roi SAJ rappellera à Pravind Jugnauth, Xavier Duval et Ivan Collendavelloo qu’il n’a pas encore abdiqué.