Elle figure parmi les surprises de la rentrée littéraire française. Nathacha Appanah vient de remporter le Prix Patrimoines, lancé cette année à l’initiative de la banque BPE. De bon augure pour Tropique de la violence ? Car ce sixième roman de l’auteure mauricienne est aussi en lice pour le Prix Goncourt et le Goncourt des lycéens. Mais aussi ceux du Femina, du Médicis et du Wepler.

« Une bien belle soirée autour de la fiction qui tente de raconter le monde. » Sur sa page Facebook, c’est ainsi que la romancière décrit sa soirée du lundi 19 septembre, à la réception de ce premier prix à Paris. Celui-ci vient récompenser « un livre qui expose un regard solidaire sur notre société et dont le style célèbre la langue française ».

La langue dont use Nathacha Appanah dans ce roman à plusieurs voix est d’une beauté sombre, cruelle, sobre, acerbe. Criante de vérité. Les personnages – Marie, Moïse, Bruce, Stéphane, Olivier – sont au centre du roman, au centre de tout. A travers leurs voix propres, autant de monologues intérieurs de personnages vivants ou morts… au final, cela compte-t-il vraiment ? Car tous semblent égaux face à l’inéluctable, à la déchéance, à la folie, au désespoir, à la mort qui rôde et à la violence qui couve.

L’île aux senteurs tropicales, aux odeurs de papaye et d’ylang ylang, où le monde moderne et les croyances animistes se côtoient, est vue comme refuge par ces Comoriens qui accostent à bord de kwassas kwassas, des canots de fortune. Des migrants qui se ruent vers ce petit bout de terre synonyme d’eldorado, ce bout de France et d’Europe où la vie sera forcément mieux qu’aux Comores.

La crise des clandestins à Mayotte, dit Nathacha Appanah dans un entretien vidéo, n’est pas qu’un fait d’actualité. Et si, « à un moment donné, on ne peut rien contre la marche du monde », c’est par le biais de la fiction qu’elle a choisi de mettre en lumière cette histoire « insultante » qui dure depuis des années, celle « des non-puissants ». Ce type d’écriture permettant de dire ce qu’un article de presse ne pourrait pas. Aujourd’hui auteure et traductrice, Nathacha Appanah a été journaliste à Maurice et en France durant de nombreuses années.

Tropique de la violence, une critique sociale ? Le texte permet, en tout cas, de dresser le portrait de Mayotte, où Nathacha Appanah a vécu de 2008 à 2010. Cette île « magnifique et chaotique », où elle est retournée l’année dernière. Où existe une tension permanente entre Blancs et Noirs. Où la misère a le visage des enfants. Où de jeunes immigrés, débarqués illégalement avec leurs parents et proches, sont abandonnés à leur sort. Dans l’espoir d’un avenir meilleur…

L’histoire de Moïse pourrait être celle de milliers d’autres. Sa mère, Comorienne et adolescente, l’abandonne alors qu’il n’a que quelques jours. En cause : ses yeux vairons, un noir, un vert, l’œil du djinn, il porte malheur. Marie, infirmière blanche mariée à Chamsidine, un collègue mahorais dont elle s’est éprise en France et qu’elle a suivi dans l’île, « l’adopte » tout de suite. Elle qui n’arrive pas à avoir d’enfant.

Lorsqu’à l’adolescence, elle lui révèle ses origines, le petit garçon doux, aimant, tellement discret, qui lit et relit L’enfant et la rivière d’Henri Bosco, se révolte, sèche les cours, traîne les rues. « (…) ce pays nous broie, ce pays fait de nous des êtres malfaisants, ce pays nous enferme entre ses tenailles et nous ne pouvons plus partir », dit Marie dans le tout premier monologue.

Monologue au bout duquel elle finit par mourir et raconter sa mort. En mal de repères, Moïse, sans rien ni personne, erre dans les rues, finit par intégrer Gaza et la bande de Bruce. Bruce, chef de bande et « roi de Gaza », avec qui se noue une relation particulière qui finit par sceller son destin. « Gaza c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. »

« L’enfance connaît le malheur par les hommes », écrit Gaston Bachelard dans sa Poétique de la rêverie. Ici, l’enfance se tord et s’échoue sur les rivages de nos vicissitudes. « Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. »

Ce roman qui se lit d’un trait, qui prend parfois aux tripes, est disponible chez les librairies locales mais aussi en format ebook.

Photo : C. Hélie/Gallimard via France TV Info

En bonus, le passage de Natacha Appanah sur le plateau de la Grande librairie de François Busnel, le 5 septembre dernier :