A la fin septembre 2017, le Collectif Urgence Toxida (CUT), avec le support de l’ONG Prévention, information, lutte contre le SIDA (PILS), a organisé une conférence internationale pour attirer l’attention de la société mauricienne sur les problématiques de la réduction des risques.

En 2006, le gouvernement mauricien endossait l’introduction de mesures telles que la méthadone et la distribution de seringues stériles afin de réduire la transmission du VIH auprès des communautés des toxicomanes qui représentent toujours le segment de la population le plus touché par le VIH. L’impact de ces interventions a eu des retombées indéniables : l’incidence du VIH dans les communautés des toxicomanes à Maurice est passée de 92% en 2005 à 44% en 2013. De plus, Maurice est reconnue dans le secteur du VIH comme un phare pour guider le reste de l’Afrique en matière de réduction des risques. Ainsi, Maurice a été le premier pays du continent à mettre sur pied un ensemble complet d’interventions essentielles pour réduire les risques reliés a la consommation de drogues illégales et a inspiré d’autres pays du continent comme le Kenya, la Tanzanie et l’Afrique du Sud, à mettre sur pied de telles interventions.

Malheureusement, depuis 2015, le ministère de la Santé et de la Qualité de la vie du nouveau gouvernement s’est opposé à ces mesures visiblement efficaces, favorisant plutôt la répression policière pour éliminer les drogues plutôt que de prioriser les objectifs de santé publique. Ce changement dramatique a compromis les programmes de CUT ainsi que ceux d’autres ONG qui offrent les services de réduction des risques. En particulier, la distribution de seringues a été limitée par le ministère de la Santé et de la Qualité de la vie à un maximum de 30 000 unités par mois alors que les besoins sont beaucoup plus élevés. Les services de méthadone ont été déplacés hors des centres de santé vers les postes de police et les heures d’accès ont été sévèrement réduites à moins de deux heures par jour, très tôt le matin. De plus, le ministère de la Santé et de la Qualité de la vie exigeait que les clients de ces services de réduction des risques soient inscrits dans un registre central avec leur carte d’identité nationale, compromettant de fait leur droit à la confidentialité et à la vie privée.

C’est dans ce contexte de priorisation des mesures de répression qualifiées de contre-productives et antithétiques à l’atteinte des objectifs de santé publique par la Commission globale sur la politique des drogues (voir les rapports de la commission) que CUT a donc organisé cette conférence. M. Kunal Naïk, responsable des communications et du plaidoyer chez CUT et architecte de la conférence, notait durant l’événement que l’objectif principal était de sensibiliser la société mauricienne et de revaloriser la réduction des risques : «Cette conférence avait pour but de réunir des experts de la santé, des partenaires de la société civile, de la police, des personnes qui consomment des drogues et des personnes haut placés, pour une discussion franche sur la réduction des risques, les drogues et les politiques des drogues, et ça a été un franc succès. L’événement a permis de souligner l’importance d’une collaboration multisectorielle vers une approche humaine et durable aux questions de consommation problématiques des drogues.» [suite de l’article après la vidéo]

Pendant trois jours, des représentants nationaux et internationaux sont intervenus afin de démontrer le succès des programmes de réduction des risques. Le Premier ministre Pravind Kumar Jugnauth et la présidente de la République, Mme Ameenah Gurib-Fakim, ont souligné tous deux dans leur discours d’ouverture, l’importance d’intervenir avec compassion auprès des personnes affectées par la consommation des drogues illégales, tout en préconisant des mesures draconiennes et de plus en plus sévères pour dissuader la production et le trafic de ces substances. Cependant, la guerre contre la drogue reste le cheval de bataille du gouvernement actuel.

En parallèle, M. Shaun Shelly, académicien et gestionnaire de projets de réduction des risques en Afrique du Sud a, pour sa part, fait valoir le bien-fondé des interventions ancrées sur des données scientifiques plutôt que sur des idéologies ou des principes moraux, soulignant du coup que les interventions les plus efficaces sont souvent celles qui sont les plus controversées. M. Ricardo Fuertes, intervenant de première ligne et directeur de l’ONG IN-Mouraria au Portugal, a expliqué l’immense succès qu’a eu la décriminalisation de toutes les drogues dans son pays, notamment sur la réduction de la transmission du VIH, la diminution du crime, la décongestion des prisons et la promotion des droits humains (lire aussi son synopsis de la conférence plus bas).

Taib Abdulrahman Basheeib, aussi intervenant de première ligne et directeur de l’ONG Reachout Centre Trust au Kenya, a expliqué que les programmes de réduction des risques au Kenya, maintenant endossés par le gouvernement et intégrés au sein des systèmes de santé nationaux, ont été modelés, il y a quelques années déjà, sur ceux de Maurice.

Quant à M. Pascal Tanguay, expert en matière de réduction des risques et directeur adjoint du Law Enforcement and HIV Network, un réseau mondial de policiers qui supportent la prévention du VIH auprès des populations les plus affectées, il a encouragé les forces policières de Maurice à adapter leurs pratiques pour soutenir les interventions de santé publique – comme dans les cas de sécurité routière ou de réponses aux désastres naturels –, donnant maints exemples à travers le monde où l’hostilité policière a sévèrement exacerbé l’épidémie du VIH mais aussi en soulignant les bonnes pratiques policières qui ont contribué a réduire la transmission du VIH.

Des gens de plusieurs secteurs ont participé à la conférence. Politiciens, représentants du gouvernement, des forces policières et de la santé publique, ainsi qu’officiels hauts gradés comme l’Attorney General Maneesh Gobin, sont venus échanger avec les experts internationaux et les intervenants en réduction des risques de Maurice. Une session a été ouverte au public et une autre aux représentants du secteur privé. Tout au long de la conférence, les représentants des communautés de toxicomanes étaient présents et engagés dans les discussions, de même que bon nombre d’intervenants en réduction des risques, en santé mentale et du secteur des ONG. La conférence a bénéficié d’une couverture médiatique impressionnante : plusieurs journaux ont rapporté le contenu des délibérations (voir ici, ici, et ici) et bon nombre de bulletins d’information télévisés ont aussi couvert la conférence (voir ici, ici et ici).

La conférence organisée par CUT avait pour but principal de réaligner les politiques nationales sur les bonnes pratiques et de revitaliser la réduction des risques à travers  Maurice. Après des délibérations intenses étalées sur trois jours à la fin septembre 2017, une représentante du bureau du Premier ministre s’est engagée dans une discussion sérieuse avec les représentants internationaux et les dirigeants de CUT pour atteindre cet objectif louable. «Cet évènement a été organisé à un moment clé pour Maurice où plusieurs personnes n’ont toujours pas accès aux informations pertinentes par rapport aux drogues illégales pour  prendre des décisions éclairées»,  dit M. Kunal Naïk suite à la conférence.

Si le bureau du Premier ministre et les autorités nationales en santé publique et en sécurité publique s’alignaient sur les données scientifiques et les pratiques reconnues comme étant efficaces, sécuritaires et financièrement rentables, tout Maurice en bénéficierait. De plus, un engagement solide de la part des autorités nationales vers la réduction des risques contribuerait certes à rebâtir la réputation de leadership de Maurice à travers le continent africain, mais aussi à travers le monde entier.

CUT, PILS et leurs partenaires de la société civile sont, pour le moment, sur le qui-vive en attendant que les obstacles imposés par un gouvernement qui s’engage encore et toujours dans la guerre contre la drogue, soient éliminés, afin de reprendre le droit chemin vers la compassion fortement recommandée par le Premier ministre mauricien dans son discours d’ouverture.