Au premier tour, on choisit ; au second tour, on élimine. Les Français connaissent bien cette expression. Ils l’appliquent assez régulièrement lors de leurs élections présidentielles. Hier, dans un coup de tonnerre qui n’en est pas vraiment un, les partisans de la droite et du centre en France ont choisi François Fillon et clairement rejeté Nicolas Sarkozy. Deux semaines après l’élection de Trump aux Etats-Unis, les électeurs d’une autre grande démocratie envoient un signal clair : il n’existe pas de choix politique prédéterminé.

Officiellement, les Mauriciens ne se rendront aux urnes que dans trois ans. Mais un parfum de campagne électorale flotte déjà dans le pays. Avec, d’une part, le Parti travailliste battant le pavé pour prouver que son soutien populaire croît. Et, d’autre part, un MSM qui multiplie les rassemblements. En se fichant un peu du service après-vente du Budget de Pravind Jugnauth pour plutôt se concentrer sur le marketing de son futur prime-ministership. Dans les deux camps, chez les deux leaders, on discerne la même assurance au sujet de leurs destins. L’un s’apprête à devenir Premier ministre – même s’il l’est déjà dans les faits. L’autre annonce déjà son retour à la tête du gouvernement. L’un des deux a forcément tort. Peut-être même les deux, d’ailleurs

Car il souffle comme un vent de défiance chez les électeurs des démocraties. Aidés par les caisses de résonance citoyennes que sont devenus les réseaux sociaux et les médias électroniques. Qui placent en permanence sous une loupe les faits et gestes – et surtout les turpitudes – de ceux qui convoitent leur soutien électoral. Ainsi, les sondages et les adoubements de stars et de personnalités connues sont vus pour ce qu’ils sont : des outils au service de la préservation d’un système. Hillary Clinton est le choix « logique » des Américains ; l’illogique se produit avec l’élection de Trump. Jacques Chirac décrète qu’Alain Juppé est « probablement le meilleur d’entre nous » [NdlR : le parti de l’ancien président français à l’époque] ; les sondages le donnent gagnant de la primaire de la droite française… François Fillon le devance de 16 points au premier tour !

Revenons à Maurice. Où, avec assurance et arrogance, Navin Ramgoolam clame qu’il est le seul à pouvoir barrer la route à sir Anerood Jugnauth. Feignant, au passage, de croire que toutes ses fautes passées ont été oubliées et pardonnées par les électeurs du pays. L’ancien Premier ministre, alors leader de l’opposition, avait déjà fait le coup lors de l’élection partielle de décembre 2003 à Piton/Rivière-du-Rempart.

Pravind Jugnauth, alors nouvellement promu ministre des Finances et numéro 2 du gouvernement MSM-MMM, présentait la partielle comme un match par procuration entre Ramgoolam et lui. Mais le leader des rouges rappela bien vite que la partie allait se jouer entre le Premier ministre d’alors, Paul Bérenger, et lui. Une posture cumulant réalisme ethnico-politique et un peu de mépris pour un Pravind Jugnauth qui n’avait alors que deux ans d’expérience de ministre de l’Agriculture au compteur.

Treize ans plus tard, Pravind Jugnauth doit légitimement s’y croire. Et pas que lui d’ailleurs. Nos confrères de Week-End ont fait état, hier, d’une berline blindée fraîchement arrivée au pays et appartenant vraisemblablement à Pravind Jugnauth. Il faut savoir que ce type de voiture ne peut être commandée sans l’assentiment formel du ministère de l’Intérieur ou des services nationaux de sécurité du pays où le véhicule est mis en circulation.

Cet achat a donc bel et bien été effectué avec l’aval et la bénédiction du bureau du Premier ministre. Jadis, une CA 205 blanche était le signe extérieur de la toute-puissance du chef d’alors. Bientôt, une plaque P XXX pourrait remplir la même fonction. Cette coquetterie automobile, accompagnée d’un langage et d’un ton de plus en plus autoritaire de Pravind Jugnauth, indiquent bien que le régent s’apprête à devenir roi.

Dans ces deux comportements, il y a toutefois comme un indécent sense of entitlement. C’est justement ce qui a causé la perte de David Cameron au Royaume Uni, de Hillary Clinton aux Etats-Unis et de Nicolas Sarkozy en France, ce dimanche soir. Néanmoins, c’est ce même indécent sense of entitlement… qui ne causera ni la perte de Pravind Jugnauth, ni celle de Navin Ramgoolam. Car contrairement à d’autres démocraties, à Maurice, l’électeur moyen – pataugeant dans sa mare ethnocastéiste – aura le choix entre deux systèmes solaires. L’un avec le Sun Trust en son centre et l’autre gravitant autour du square Guy Rozemont.

Les brexiteers, trumpistes et fillonistes locaux peuvent voter pour Rezistans ek Alternativ, le FSM, Lalit ou le Party Malin s’ils le veulent. Mais à moins d’être 300 000 ou 400 000 à faire le même choix à travers le pays, ils verront Navin Ramgoolam ou Pravind Jugnauth reprendre le chemin du bâtiment du Trésor. Avec Paul Bérenger et son MMM agissant comme arbitres ici et là.

Sans primaires au sein de nos principaux partis politiques – qui ont tous des leaders surpuissants. Sans un système électoral qui ne garantit pas exclusivement l’élection des seuls candidats engrangeant un minimum de 40% des suffrages… nous sommes condamnés à n’être qu’une démocratie où le principal devoir de l’électeur est de porter au pouvoir une classe politique dont la mission essentielle se résume à ne rien changer au système. Ailleurs on choisit, puis on élimine. Ici, on a éliminé le vrai choix.