Voici donc la question de circonstance que de fins connaisseurs de la chose politique ont commencé à poser dès ce dimanche soir. L’enthousiasme suscité par l’élection d’un homme de 39 ans – avec un peu plus de trois ans de vie politique active au compteur – les amène à rêver d’un destin similaire pour notre république. Le rêve tournera toutefois au cauchemar s’ils débutent leur quête sur un postulat complètement erroné. Celui consistant à dresser un parallèle entre les présidentielles françaises et les législatives locales. Le problème : c’est qu’il n’y en a pas.

Juridiquement, les présidentielles françaises sont totalement différentes de nos législatives. D’abord l’évidence : là où les Français élisent UNE personne, nous en choisissons 62. Ensuite, parce que contrairement aux Mauriciens, les Français ont une possibilité de rattrapage. C’est ce que leur permet le scrutin majoritaire à deux tours. L’adage politique français le résume bien. «Au premier tour, on choisit ; au second, on élimine.»

C’est cette capacité de l’électorat français de corriger collectivement le tir qui a permis à Jacques Chirac de réaliser un score de dictateur (82%) en 2002 et à Emmanuel Macron de savourer une victoire confortable (65%). Face à la menace de l’extrême droite, le peuple français a choisi d’éliminer son adversaire et de lui donner le 2e meilleur score des présidentielles tenues sous la Constitution française de 1958. Espérer que la logique des élections présidentielles françaises – différentes de nature – s’applique à Maurice est donc irraisonné.

Les plus exaltés rétorqueront que les deux élections comportent néanmoins une similitude politique majeure : elles installent un homme au pouvoir. Faux ! La personnalité des candidats au poste de Premier ministre est certes un selling point incontournable à chacune de nos élections. Il est réducteur de penser que c’est le rayonnement individuel de sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR), sir Anerood Jugnauth (SAJ) ou Navin Ramgoolam qui leur a permis de conquérir le pouvoir.

Deux contre-arguments font l’affaire. En premier, si la seule personnalité du leader suffisait, SSR, SAJ ou Ramgoolam n’auraient pas eu à s’appuyer sur une alliance avec sir Gaëtan Duval, le PTr de Satcam Boolell ou Paul Bérenger pour occuper l’Hôtel du gouvernement. En second, si l’aura du chef est si déterminante, pourquoi tous les leaders et dirigeants d’alliance choisissent-ils avec le plus grand soin des candidats aux profils ethno-castéistes précis pour les aligner dans les 20 circonscriptions de l’île ? Les Mauriciens et leur système électoral portent une équipe dirigée par un homme au pouvoir. Parfois parce que qu’ils placent leur confiance d’abord dans cet homme et son équipe. Le cas échéant, parce qu’ils sanctionnent la personne qu’ils jugent inaptes à conserver ce poste – SAJ en 1995 ou Navin Ramgoolam en 2014.

Les plus obtus continueront néanmoins leur quête. En écartant probablement un des traits distinctifs de celui qui a été élu ce dimanche 7 mai. Macron est, en effet, issu de ce «système» considéré comme désuet et nécessitant une profonde refonte. L’essentiel de sa carrière s’est déroulée dans la haute finance. Puis, comme ministre au sein d’un gouvernement socialiste. Si on suit cette logique, le Macron mauricien devrait donc être un rejeton du MSM, du MMM, des Travaillistes ou du PMSD. Or, à part Bhadain, personne ne semble correspondre au profil et au cheminement de Macron.

Si Bhadain partage un certain goût du marketing avec Macron, il lui manque toutefois quelques signes distinctifs chez celui-ci. Ainsi, autant l’ancien ministre MSM clive, autant le nouveau président de la France a tout fait pour projeter l’image rassurante du bon élève. Par ailleurs, loin de bousculer le système, Macron prétend le faire évoluer en renouvelant les personnes qui le font fonctionner. Bhadain, lui, opte pour une rhétorique populiste.

Ses 10 mesures « fondamentales » en sont la preuve. Loin de dresser les contours d’un programme de gouvernement, le Reform Party propose une sorte d’expédition punitive contre ceux désignés comme faisant partie d’une classe de jouisseurs – les élus et membres du gouvernement. Bhadain tient un discours démagogue – ce qui le rapprocherait davantage d’un Trump ou d’une Marine – qu’il maquille avec un peu de logique économique. Ce qui le conduit à des perles propositionnelles comme ces économies de Rs 2,5 milliards ici ou Rs 600 millions là… sur une durée de 15 ans. Un pari très-long-termiste, au moment même où la plupart des gouvernements du monde peinent à cerner l’état de leurs finances sur 5 ans !

Une nouvelle fois, les Mauriciens cherchent un messie. Quand, en fait, c’est d’un message dont le pays a urgemment besoin. Un message clair, susceptible de réveiller un ministre Mentor et un gouvernement qui vont commodément s’endormir sur le dossier de la réforme électorale et de la dose de proportionnelle dont ils ne veulent pas. Parce que c’est ce changement fondamental dans notre système qui favorisera l’émergence de nos Macrons. Car nous n’avons pas besoin d’un messie, mais de toute une génération de nouveaux politiques susceptibles de se faire élire au sein de nouvelles formations politiques ou pourquoi pas au sein de nos partis déjà installés au personnel lourdement renouvelé.