Les biscuits de Sheila Hanoomanjee se seront désintégrés et leurs boîtes souvenir avec. Les berlines d’Álvaro Sobrinho seront devenues des épaves, juste bonnes à être réexportées par un ferrailleur. Au même moment, chez les poissonniers du marché de Port-Louis, un demi-kilo de capitaine ou de cateau fraîchement pêché coûtera une fortune… si jamais ce type de poisson est disponible. L’ouverture de la pêche à la senne, ce 1er mars, a livré une nouvelle fois son lot d’images atroces. Si certains pêcheurs ont difficilement caché leur désarroi devant une pêche minable, d’autres ont exhibé fièrement leurs prises – pour beaucoup – à peine sorties du stade juvénile.

Les ministres de la Pêche ressassent la même rengaine : il faut promouvoir la pêche hauturière en encourageant les pêcheurs artisanaux à sortir de nos lagons. C’est comme demander à une personne plâtrée des deux pieds de courir un 100 mètres le plus vite possible. Aucune politique incitative en direction des pêcheurs ne produira les effets escomptés. Car tout notre écosystème côtier est profondément menacé. Faute de solutions à une série de problèmes persistants.

Le premier concerne l’éducation même des pêcheurs. Sa pêche est interdite. Sa vente aussi. Pourtant, on trouve de la viande de tortue assez facilement et souvent dans un certain nombre de restaurants. Cela révèle un problème autrement plus grave : le manque de sensibilisation des pêcheurs par rapport à l’écologie marine. En effet, si la communauté des pêcheurs abrite des sages, l’impératif de gagner sa vie dans un secteur d’activité aussi précaire et une méconnaissance de la fragilité de l’écosystème marin conduisent beaucoup de pêcheurs à perpétuer une pêche destructrice.

En théorie, les gardes-pêche veillent sur nos lagons. En pratique, c’est devant leurs postes pieds dans l’eau que les adeptes de pêche sous-marine et braconniers en tous genres sévissent. Les amendes sont rares, les saisies de matériel de pêche illégal aussi. On comprend bien pourquoi quand on écoute la boutade favorite des pêcheurs et des braconniers : « Pena problem sa, donn zot enn ti-kari, zot pou korek zot ». Les pécheurs du dimanche, eux, s’en tirent avec encore plus de panache. A coup de photos de leur escapade « kraz yen » montrant leur pêche honteuse sur Facebook. Aux rares personnes qui leur font remarquer leur bêtise, ils sortent la phrase qui est censée leur clouer le bec : « To kapav fini pwason dan lamer, twa ? »

Ce qui est certain, c’est que nos lagons et leur biodiversité se dégradent de manière irréversible. D’une part, à cause de la pollution, causée en grande partie par les ménages non reliés au tout-à-l’égout, dont les eaux usées finissent par trouver le chemin vers la mer. Elles altèrent la composition chimique de l’eau, entraînant une réaction en chaîne qui se termine par le blanchiment de coraux, la propagation d’algues nuisibles et une diminution des espèces dans nos lagons.

D’autre part, c’est la politique de pêche prônée par les gouvernements successifs qui est en cause. Après maintes tergiversations, on a mesuré les bienfaits d’un arrêt complet de la pêche à l’ourite à Rodrigues, puis à Maurice. En mer, tout est lié. Au gré des courants et des marées, le poisson qui se pêche dans 6 mètres d’eau s’aventure aussi dans 50 mètres d’eau à un mille nautique ou plus de la côte. Un arrêt complet de la pêche dans le lagon pendant 2, voire 3 ans semble donc être la solution extrême mais aussi efficace face à une situation aussi désespérée.

La tendance longue démontre clairement une diminution des prises de poissons. Le plus fort tonnage de prises de ces dernières années a principalement été réalisé par les thoniers et bateaux pêchant sur les bancs. Les pêcheurs qui comptent sur la pêche en lagon, voire même autour des « fish aggregating devices », sont peu nombreux. Et probablement aussi condamnés à rester à terre pendant quasiment un tiers de l’année. A cause du mauvais temps ou faute de moyens pour aller pêcher.

Si nous sommes assis sur une bombe écologique, c’est d’une détonation politique dont on a besoin pour initier les changements cruciaux. Le sympathique Prem Koonjoo est dépassé par l’ampleur du problème, le gouvernement auquel il appartient est sans doute, lui, intimidé par les retombées politiques des mesures à prendre.

Car au final, l’interdiction de la pêche en lagon – avec une mise en application agressive des autorités – impliquera aussi la mise en œuvre de mesures d’accompagnement pour les pêcheurs et leurs familles. Afin de leur assurer une reconversion totale dans d’autres métiers. Ou leur regroupement dans des sociétés plus structurées et spécialisées dans la pêche hauturière et sur les bancs. Maurice a déjà très bien négocié un tournant de ce type dans l’industrie de la canne à travers les voluntary retirement schemes et les mesures d’accompagnement.

Certes, aucune grande entreprise n’est installée dans le secteur de la pêche. Les reconversions des pêcheurs pourront ainsi difficilement être financées à partir de fonds essentiellement locaux. Mais la pêche durable et la question de la gestion des ressources halieutiques sont devenues des sources de préoccupations aussi bien pour des organisations régionales comme la Commission de l’océan Indien. Mais aussi pour nos partenaires de développement, dont l’Union européenne.

A la crainte de « perdi vot » qui hante nos hommes politiques, il faut désormais opposer l’extrême urgence de trouver une solution pour la préservation de nos lagons. Car plus que les quelque centaines de millions de roupies que coûtera un ambitieux programme gouvernemental sur les lagons, ce sont d’autres milliards de revenus qui sont en jeu. Ceux que le pays perdra quand les touristes, dans 10 ans ou 15 ans, repartiront chez eux avec des photos souvenir de nos lagons devenus des déserts.

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