La confession des profanateurs n’a aucune sorte d’importance. On s’en fiche qu’ils soient bahaïs, protestants ou hindous. Peu importe, aussi, le lieu de culte. Un acte de vandalisme perpétré dans une mosquée est tout aussi inadmissible que celui commis dans une pagode.

Le saccage du temple Amma Tookay de Camp-Diable, dans la nuit de vendredi à samedi, doit interpeller tous les Mauriciens. Car la menace ne pèse pas que sur une confession, mais sur toute notre société. Face aux esprits qui se sont échauffés samedi soir, puis un peu à nouveau la nuit dernière, nous devons raffermir notre devoir de vigilance. Il doit être exercé non seulement face à certains types d’agissements mais également face aux autorités censées les prévenir. Ou, le cas échéant, les réprimer et les punir.

A ce chapitre, la police de Rivière-des-Anguilles – aidée des renforts venus d’ailleurs – semble avoir agi avec célérité, fermeté et tact. Un comportement que l’on aimerait voir plus souvent de la part des forces de l’ordre. Avec sir Anerood Jugnauth à l’Hôtel du gouvernement, on ose également espérer que « les ordres venus d’en haut » seront clairs : ne tolérer aucun dérapage. D’où qu’il provienne.

La fonction de la police est d’enquêter, et d’arrêter des suspects. Ensuite, de soumettre ses conclusions au Directeur des poursuites publiques pour que celui-ci ordonne l’action appropriée. La fonction de la justice est d’écouter les éléments de preuve et les plaidoiries soumises par les deux parties et de se prononcer au regard de nos lois. PERSONNE d’autre n’est autorisé à s’approprier ces deux fonctions. Dans un Etat de droit, ce n’est pas la rue qui décide. Il nous faut donc attendre des autorités qu’elles fassent preuve de la plus grande sévérité à l’égard de ceux qui pensent usurper l’une ou l’autre de ces fonctions.

La vigilance est de mise car l’indignation peut s’exprimer de manière insoupçonnée. Car à chaque incident de ce type, qu’il mette en scène une Krishnee ou une Suzanne, des groupuscules aux desseins plus ou moins obscurs sortent de l’ombre pour légitimer leur propre intolérance. Soit en campant le rôle de victime : «nou pa kapav nek gagn kraze. Aret rode ar nou, sinon zot pou kone». Ou alors en profitant de l’événement pour s’improviser en bourreau d’une partie de la population : « sa bann-la enn danze pou sa pei-la, bizin komans okip zot aster ». On connaît la rhétorique…

Le problème éternel avec ce type de comportement, c’est qu’il obéit au principe du yin et du yang. C’est le cas dans le saccage du temple de Tookay. L’expédition punitive de quelques idiots à Rivière-des-Anguilles dans la nuit de samedi a eu pour effet d’inciter d’autres attardés à vouloir se constituer en milice pour protéger ceux n’ayant rien à voir avec les incidents de Camp Diable. Voilà comment l’acte isolé et localisé de crétins saouls finit par attiser de dangereux réflexes d’auto-défense ou de contre-attaque chez certains communautaristes.

Si la gestion et la répression de comportements intolérants sont primordiales, il faut également remonter à leur source. Jusqu’ici, la grande majorité d’actes incitant à la haine religieuse ont été le fait d’individus déboussolés. Admettons toutefois qu’il y a une minorité de Mauriciens qui considèrent que les pratiques du Bajrang Dal d’Inde sont acceptables. Que l’action de Daesh est légitime. Ou alors que les moines du Myanmar ont de bonnes raisons de tuer leurs victimes.

Il nous faut aussi concéder qu’au-delà des comportements graves ou dangereux de certains, une partie des citoyens mauriciens est gagnée par une sorte de sentiment d’insécurité religieuse et ethnique depuis ces quelques années. Cela conduit les uns à revendiquer, parfois indûment, certains droits. Alors que les autres adoptent une attitude de repli, voire de défense, parfois violente.

Nous aurions tort de faire semblant de ne pas voir ce petit malaise qui se manifeste ici ou là, à chaque épisode d’intolérance religieuse. Dire que le Mauricien est attaché à son modèle de vivre-ensemble ne suffit pas. Car certains petits tourments passagers ne sont parfois que des symptômes de maux beaucoup plus profonds.