Occupés à nous pâmer devant la modernité du Budget de Pravind Jugnauth, nous sommes passés à côté d’un évènement inédit. La veille du discours du ministre des Finances, Google a annoncé l’ouverture de son premier Artificial Intelligence (AI) Research Centre en Afrique. Que les exaltés de service se calment, le centre n’ouvrira pas à Moka ou à Port-Louis. Mais plutôt à Accra, au Ghana. Après un premier annoncé à Beijing.

Le chef du gouvernement dit vouloir créer de nouvelles opportunités «for private investment and job creation by accelerating the country’s move to an age of digitisation through AI». Mais c’est sur le continent et non sur notre île que les lignes bougent.

L’humilité et le réalisme sont deux traits siamois. Pravind Jugnauth n’a toutefois semblé démontrer aucune de ces qualités quand il a annoncé pompeusement, le 14 juin dernier, qu’il entend faciliter le développement d’un nouveau pôle de croissance autour de l’AI. Occupés à débiter des buzz words, les tirer plan du ministre des Finances ont oublié un handicap de taille qui entrave la mise en place de ce secteur d’activité : l’absence de masse critique.

C’est le cas dans la formation et donc, par ricochet, sur la disponibilité de compétences. Sur presque la quarantaine de chargés de cours de la Faculty of Information, Communication and Digital Technologies de l’université de Maurice (UoM), seuls 7 ont l’AI, les systèmes intelligents et l’internet of things comme domaines de recherche.

Ne nous étonnons donc pas que les diplômés en informatique de l’UoM ne ressortent de la fac qu’avec une connaissance rudimentaire, voire inexistante de ces nouveaux créneaux porteurs. Ne soyons pas surpris, non plus, que la principale université du pays mette des années avant de proposer une formation aboutie, spécialisée et pertinente en manière d’Internet of Things ou d’AI.

Le Finance Bill pourra contenir tous les amendements à l’Immigration Act pour faciliter l’installation d’experts et d’investisseurs dans ces activités, ceux-ci  ne mettront pas les pieds à Maurice s’ils doivent également s’inquiéter d’y transférer toute une ménagerie de collaborateurs, faute d’en trouver des suffisamment qualifiés et opérationnels sur place. Quelques rares entreprises comme Serianu – société kenyane spécialisée dans la cyber sécurité – s’installeront dans le pays pour y former des personnes. Pas pour faire tourner leur core business.

Puis, il y a l’élément de base de l’équation de la masse critique : la taille du marché à être exploité. Avec sa population de 1,3 million d’habitants – certes très connectée et bancarisée –, Maurice est loin d’être une terre d’opportunités pour des investisseurs cherchant à développer des solutions d’AI ou de Fintech.

Produire une suite de solutions smart wallet ou de micro crédit au Nigéria ouvre immédiatement une fenêtre d’opportunité sur un marché de 190 millions d’habitants ou de 28 millions si l’opération se déroule au Ghana. On peine ainsi à comprendre pourquoi un investisseur établira son camp de base à Maurice – même si on caracole en tête sur l’indice Doing Business en Afrique – alors qu’il pourrait développer ses solutions in situ à Accra ou Abuja.

De ce fait, il y a des stratégies qui ne tiennent plus la route. Des catégories d’activité à faible valeur ajoutée, un peu comme les centres d’appels, n’existent tout simplement pas dans des secteurs de pointe. Les entreprises développant des solutions dans la fintech, l’AI ou la robotique recherchent avant tout des ingénieurs et développeurs ayant une connaissance pointue et non des collaborateurs dont la qualité de base est la débrouillardise et l’adaptabilité.

Notre système d’enseignement prendra des années avant de s’aligner convenablement – du primaire à l’enseignement supérieur – afin de produire les professionnels en nombre et en qualité suffisants pour cette industrie qu’on ambitionne de lancer. Et même si on finit par y arriver dans cinq ou dix ans, rien ne nous dit que les investisseurs préféreront notre exiguïté aux laboratoires géants du Kenya ou du Nigéria.

Le réalisme et l’humilité doivent nous amener à une conclusion : Maurice jouera un rôle secondaire dans les domaines de pointe sur le marché africain. Servant davantage de laboratoire d’appoint pour le développement de solutions ayant vocation à être testées et déployées à grande échelle sur le marché africain. Le peu d’experts que nous formerons étant alors des sous-traitants dans des entreprises basées à Maurice ou des salariés expatriés à Accra, Nairobi, Cape Town ou Abuja.

Malgré toutes nos faiblesses, des entreprises locales tenteront de développer des activités dans l’AI ou la Fintech, appâtées par les buzz words ronflants. L’intelligence, tout court, du gouvernement résidera alors dans sa capacité à transformer ses volontés en actes. En ne laissant pas des entrepreneurs se dépêtrer indéfiniment dans des vides juridiques, censés être comblés par le Regulatory Sandbox License. Ou alors pris dans des tirs croisés d’une guerre de tranchées entre régulateurs.

Si c’est le cas, des sociétés bien mauriciennes auront tôt fait de démarrer leurs activités de pointe au Cameroun ou au Rwanda. En se demandant ensuite si cela vaut la peine de s’entêter à s’établir sur un marché local aussi petit qu’inhospitalier. Espérons qu’on aura alors une réponse intelligente à leur donner.