C’est un coup de chance inespéré. Ce dimanche, le bureau du Premier ministre (PMO) nous a transmis par inadvertance – décidément, cela arrive trop souvent ces derniers temps – un document hautement confidentiel. Le courrier électronique que nous avons reçu contenait, en effet, une synthèse des conclusions du Fact-Finding Committee (FFC) sur Vijaya Sumputh ainsi qu’une note sur le «way forward», rédigée par Pravind Jugnauth lui-même. C’est un scoop ! D’autant plus que le PMO et d’autres cerbères, comme Anil Gayan, semblent s’entêter à empêcher le grand public de savoir ce qui a été écrit au sujet de l’ancienne directrice du Trust Fund for Specialised Medical Care (TFSMC), une intime de l’ancien ministre de la Santé. Que savons-nous donc désormais ?

Si d’autres célèbrent l’immaculée conception, dans le cas de Vijaya Sumputh, il faudrait plutôt se contenter d’une maculée nomination. En février 2015, à peine son prédécesseur dégagé. Le nom de Vijaya Sumputh apparaît par enchantement. Aucun appel à candidature n’est nécessaire. Avec une célérité admirable, le conseil d’administration du TFSMC se précipite pour demander la nomination d’un nouveau directeur. Peu importe si seule l’amie du ministre de la Santé est en lice. La letter of appointment de Vijaya Sumputh provient d’ailleurs du ministère dirigé par Gayan. Alors que le Trust Fund for Specialised Medical Care Act précise que c’est le conseil d’administration du centre cardiaque qui choisit le directeur et entérine sa nomination.

Une fois en place, Vijaya Sumputh obtient un traitement digne de son statut. Elle utilise régulièrement une voiture du TFSMC avec chauffeur. Alors qu’elle vient de s’acheter une voiture duty free pour laquelle elle perçoit Rs 30 000 de car allowance ainsi qu’une allocation essence. Elle reçoit également Rs 30 000 pour l’achat d’un téléphone portable, soit trois fois plus que le plafond spécifié par la Public Service Commission pour un employé de l’Etat de son grade. Le petty cash de l’institution est également régulièrement ponctionné pour régler les achats personnels de l’amie du ministre. Cerise sur le gâteau, lorsqu’elle voyage, la directrice encaisse une modique entertainment allowance de USD 1 500 par déplacement. Soit un peu plus de Rs 50 000.

Subjuguer : Le mot vient du latin subjugare – placé sous le joug. Il semble que les personnes travaillant au TFSMC ont été subjuguées par leur patronne. En cas de contestation de ses décisions, on faisait comprendre aux récalcitrants que la porte est grande ouverte et qu’ils pouvaient aller voir ailleurs. La «known proximity» ou «close relationship» entre l’ancien ministre de la Santé et sa protégée ont ainsi aidé à accomplir bien des miracles de gouvernance.

Le principe établi veut qu’un directeur exécutif ne soit pas membre à part entière de son conseil d’administration. Non seulement Viyaja Sumputh siégeait sur le board du TFSMC, mais elle n’a même pas songé à se retirer lorsque ses allocations ou sa rémunération additionnelle de Rs 117 000 – Rs 100 000 nettes d’impôts – y étaient discutées. Une allocation qui, contrairement à ce qu’on a pu faire croire, n’avait pas vocation à être temporaire. Mais semblait plutôt opportunément calibrée pour être reconduite lors du renouvellement du contrat de la directrice du Trust Fund.

Un ministre peut donner des directives à caractère général aux organismes parapublics tombant sous sa tutelle. C’est la règle établie dans notre droit. Mais Anil Gayan a, lui, fait bien mieux. Notamment en assistant en deux occasions aux réunions du conseil d’administration du TFSMC. Ne laissant planer que très peu de doute sur sa volonté de défendre activement les intérêts et le point de vue de Sumputh.

Pourquoi aucune alarme n’a donc retenti? Car en théorie, les procédures d’audit interne à l’institution et au ministère de la Santé auraient dû empêcher ces dérives. Est-ce par peur de représailles que certains fonctionnaires ont refusé de s’acquitter de leur obligation de contrôle, voire de blocage ? Anil Gayan semble déjà questionner la valeur des conclusions du FFC. Dira-t-il la même chose sur le rapport final de la commission d’enquête sur la drogue ? Ce que l’ancien ministre de la Santé dira toutefois, c’est que ceux qui critiquent a posteriori la gestion de – et le traitement accordé à – Sumputh auraient dû aller voir le secrétaire au Cabinet ou le Premier ministre pour dénoncer les dérives et/ou pressions subies. S’ils ne l’ont pas fait, peut-être qu’ils étaient complices… ou plutôt qu’il n’y a carrément pas eu de dérives.

Mais il y en a bien eu. Sinon pourquoi, dans sa dernière recommandation, le FFC suggère de référer son rapport aux autorités compétentes et notamment à la Commission anticorruption? Afin de déterminer s’il y a eu des délits commis en vertu de la Prevention of Corruption Act. Toutefois, ayant lu la note du PMO, nous comprenons que le Premier ministre a pleinement saisi l’ampleur du problème et demandé qu’on respecte désormais scrupuleusement les règles de la bonne gouvernance, dont son gouvernement a été le champion autoproclamé depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2014.

Pravind Jugnauth ordonne donc : le durcissement des procédures d’audits internes et externes au sein des institutions parapubliques; l’abandon de toute activité politique par les directeurs de ce type d’institution ainsi qu’un recadrage de tous ses ministres pour qu’ils respectent méticuleusement les paramètres dans lesquels ils peuvent intervenir auprès des corps paraétatiques. Dans sa note, le Premier ministre dit être convaincu que ce recadrage réduira le gaspillage et les dérives au sein des institutions publiques. Il conclut en espérant que l’Independent Commission against Corruption oubliera pour une fois de faire plaisir aux puissants, pour ne se concentrer que sur les nombreux éléments à charge de ce dossier.

Au bout de la 5e lecture de ce document aussi fascinant que porteur d’espoir, nous nous sommes toutefois rendu compte d’un détail de taille. Nous avons en effet reçu cet email à une date précise : le 1er avril. Se pourrait-il donc que tout – ou une partie de – ce que vous venez de lire n’est qu’une blague ? A vous de décider…