« Depuis les deux derniers mois, nous avons eu 5 cas de ce type et nous essayons toujours de comprendre », explique, hésitant, Rakesh Jodhun de l’Albion Fisheries Research Centre. Si le chercheur en aquaculture est aussi peu sûr de lui, c’est parce que les cas qui lui ont été rapportés n’ont toujours pas été clairement expliqués.

En effet, en pas moins de cinq occasions, des pêcheurs sont venus voir les chercheurs du centre pour leur montrer leurs prises hors du commun : des poissons cordonniers. En temps normal, cela n’aurait pas été le moindrement inhabituel. Sauf que tous ces poissons ont été pêchés dans le réservoir de La Ferme. Or, comme on le sait, le cordonnier est un poisson de mer, vivant dans les lagons de l’île.

« Bann la pa finn rod krwar mwa kan mo ti al laba », raconte, en rigolant, Karl Selvon, un régulier des parties de pêche à La Ferme. Lui qui appâte d’habitude son hameçon avec de la mie de pain pour prendre des tilapias, a eu une grosse surprise en ce début de mars. « Pwason ki mo ti krose la ti pe debat move kalite. Mo ti fini kone pa enn tilapia ni enn karp sa. Me zame mo ti pou doute ki ti enn kordonie sa. Parski li pa res dan delo dou », s’étonne encore le pêcheur du dimanche.

Ayant déjà pêché le cordonnier dans le lagon, Selvon revient le weekend suivant avec, en réserve, l’appât préféré des cordonniers : du foie d’ourite. La chance lui sourit une nouvelle fois. Il attrape trois cordonniers en l’espace de deux heures. « Sa kout la, mo finn desid amenn bann pwason la Albion. » Au centre de pêche, après plusieurs questions, les chercheurs sont bien obligés de constater l’évidence : Selvon est de bonne foi. Ce qui les place, du coup, devant un mystère : comment des cordonniers ont fait pour arriver dans le réservoir de la Ferme ?

Si l’enquête ouverte au centre d’Albion n’a toujours pas été bouclée, une première théorie fait néanmoins son chemin. Le 12 janvier 2012, 5 000 alevins de cordonniers avaient été relâchés dans le lagon de Blue-Bay. L’exercice avait ensuite été renouvelé au Nord. Selon une source au centre de pêche d’Albion, quelques aquariophiles ont chacun pu se procurer quelques dizaines d’alevins qu’ils ont ensuite entrepris d’élever en captivité.

« Deux de ces aquariophiles vivent dans l’Ouest. Nous pensons qu’ils ont pu relâcher certains de leurs poissons dans le réservoir de la Ferme après les avoir acclimatés à vivre en eau douce », estime Rakesh Jhodun. Qui précise que si c’est le cas, ces aquariophiles ont commis une très grave erreur en introduisant le cordonnier dans un milieu qu’il pourrait complètement déséquilibrer. « C’est ce type d’acte inconscient qui a fait que les poissons chats prolifèrent dans certains cours d’eau du pays, mettant en danger des espèces comme l’anguille ou le camaron », s’emporte le chercheur. Selon lui, la priorité absolue doit être d’empêcher que des cordonniers peuplent d’autres réservoirs et rivières du pays.

Contacté par ION News, l’un des deux aquariophiles n’a pas souhaité répondre à nos questions. Tout en exigeant que son nom ne soit pas cité. Disant n’avoir rien à déclarer, il a toutefois concédé qu’il a « donné » les cordonniers devenus adultes, sans toutefois préciser à qui.

C’est ce que l’enquête du Centre de recherches d’Albion devrait déterminer. Devant la gravité de la situation, les responsables du centre songeraient même à solliciter l’aide de la police pour les aider à comprendre comment le réservoir de La Ferme est devenu le nouveau lieu de peuplement du cordonnier.

[Mise à jour: 16h 01/04/14]

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