Navin Ramgoolam, Pravind Jugnauth et Justin Trudeau ont de nombreux points communs. Leurs pères ont tous été Premier ministre. Ils sont tous trois à la tête d’un parti traditionnel. Ils sont tous les trois Premier ministre. Pravind Jugnauth ne l’est pas encore – officiellement – mais dans les faits, il commande déjà le gouvernement. Les trois hommes doivent leur élection et celui de leurs partis à un système First Past the Post [FPTP].

Arrêtons de chercher les similarités et évoquons maintenant les différences entre ces hommes. Si Trudeau est un « fils de » qui dirige le vénérable parti libéral canadien, il pratique une politique de rupture. Pas celle que l’on ressasse à quelques jours du Budget à Maurice. Mais celle qui consiste à changer de politique étrangère ou encore à prôner une approche progressiste sur l’interruption volontaire de grossesse ou encore la consommation du cannabis. Sans compter le fait de s’entourer d’une équipe arc-en-ciel de ministres que jalousent nos adeptes locaux de profiling ethnique.

Justement, que constate-t-on à Maurice ? Un MSM embourbé dans une querelle de succession et incapable de tenir ses promesses. Un PMSD plus que jamais opportuniste. Un MMM éternellement « plus fort que jamais ». Des travaillistes requinqués mais dirigés par un Navin Ramgoolam qu’il est politiquement incorrect de soutenir publiquement.

Face à ce spectacle désolant, les électeurs se prennent une nouvelle fois à guetter la tant attendue alternative politique. Les candides clament même avec certitude : un groupe de personnes dévouées, compétentes, expérimentées et intègres ne pourra que susciter l’adhésion. Mais l’électeur mauricien est tout sauf un adepte du changement. Conservateur, il se plaît à aller vers les partis qu’il connaît… ou que ses parents, avant lui, ont soutenu. Rezistans ek Alternativ ? Trop alter, trop révolutionnaire ! Ensam ? Trop nouveau, trop inexpérimenté !

Malgré cela, ils sont de plus en plus nombreux à croire qu’une génération [politique] spontanée est imminente. Sauf que l’émergence d’une vraie alternative politique ne se produit qu’en présence de trois ferments. Le Mauricien des années 1969 et suivantes partage sans doute la même défiance à l’égard des partis politiques installés et de leur échec à tenir leurs promesses que le Mauricien de 2016. Même si contrairement aux 9 années sans élections entre 1967 et 1976, les électeurs ont systématiquement, depuis 1982, été rappelés aux urnes tous les 4 à 5 ans.

Mais les deux autres ferments qui avaient décisivement permis la naissance puis la consolidation du MMM jusqu’à sa consécration dans les urnes en 1976 n’existent pas aujourd’hui. D’une part, la situation économique du Mauricien moyen en 2016 lui permet de satisfaire ses principaux besoins – de l’alimentaire à la technologie. D’autre part, un taux de chômage à un chiffre et l’absence de conflit ethnique – comparable à ceux de 1965 ou 1968 – contribuent à la paix sociale. Ne se sentant ni menacé socialement, ni économiquement, la majorité des Mauriciens n’éprouvent par conséquent aucun élan révolutionnaire comparable aux années 1969-1982.

L’illusion social media politics aidant, des jeunes – ou moins jeunes – personnes se prennent toutefois à vouloir rêver d’un autre avenir politique. Certains à coup de 10 000 likes achetés pour 100 dollars. D’autres à travers la conviction d’être des sortes de messies, venus propager la bonne parole [politique] auprès des électeurs. La suite, on la connait. Les likes ne se traduisent pas en votes. Ni n’assurent-ils la permanence dans les régionales. Très vite, ces nouveaux partis, peuplés de messies, finissent par se transformer en champs minés par l’ego des uns et des autres.

Est-ce à dire que le pays s’est engagé dans un labyrinthe politique dont les quatre seules issues se terminent chez le MSM, le PTr, le MMM et le PMSD ? Pas vraiment. Car d’autres possibilités existent. La première – et de loin la plus réalisable – consiste à faire du neuf avec du pas si vieux. Admettons, par exemple, que des élus en rupture avec leurs partis respectifs tentent une initiative inédite.

Roshi Bhadain quitte le MSM. Shakeel Mohamed abandonne Navin Ramgoolam. Aadil Ameer Meea claque la porte du MMM. Admettons que ces députés en rallient d’autres à leur cause. Gageons qu’ils aient l’intelligence de mettre les egos de côté pour se choisir un chef de file charismatique tout en constituant une équipe de 60 personnes en prévision des prochaines élections générales. Le principe d’un tel cocktail politique pourrait-il plaire à l’électorat ?

Même si c’est le cas, cette formation politique théorique se heurterait à quelques problèmes pratiques bien réels. D’une part, la discordance entre leur score électoral et leur présence au Parlement. D’autre part, l’accès au financement. En effet, à moins d’un miracle, aucune formation politique nouvelle ne pourra prétendre obtenir les 30% à 35% de suffrages au niveau national pour être assuré d’envoyer ne serait-ce que quelques députés au Parlement. Le système FPTP n’opère, en effet, aucune distinction entre le Party Malin et ses miettes électorales et un nouveau parti qui peut recueillir 8%, 10% ou 20% de soutien dans les urnes.

De la même manière, avec le système de financement politique actuel, ce sont invariablement les formations installées qui rafleront la mise. La générosité des entreprises allant, dans la plupart des cas, aux partis susceptibles de conquérir le pouvoir et gouverner. Ce qui ne laisse que quelques fonds de tiroir-caisse aux nouvelles formations politiques. Contraintes de ne compter que sur la générosité insuffisante de leurs membres pour financer leurs activités et leur campagne.

A bien y voir, les bien-pensants abordent mal la question du renouveau politique. La priorité immédiate et absolue ne doit pas être la création de nouveaux partis. S’entêter à faire cela équivaut à s’attaquer aux conséquences du problème et non à sa cause. Il faut plutôt favoriser l’émergence de puissants groupes citoyens de pression pour faire avancer un agenda en deux points.

Premièrement : le vote d’une réforme électorale permettant à un parti recueillant 5% de suffrages au niveau national d’être représenté au Parlement. Insidieusement, les partis installés suggèrent de placer la barre à 10%. Officiellement, pour empêcher que des formations communautaristes ne fédèrent un vote ethnique. Officieusement, toutefois, c’est surtout pour ériger une barrière politique à l’entrée. Deuxièmement, le gouvernement doit être contraint à légiférer sur le financement des partis politiques. Non seulement pour promouvoir la transparence. Mais aussi, et surtout, pour permettre à de nouvelles formations aux ambitions nationales de pouvoir bénéficier d’un soutien financier public.

L’heure n’est pas à la multiplication des formations et des ambitions politiques. L’heure est plutôt à la mise en place et à la consolidation de puissants groupes de pression. Afin de rappeler aux élus du Parlement et à leurs leaders qu’ils peuvent regagner le respect et la confiance des électeurs du pays. Pour cela, toutefois, il faut qu’ils fassent quelque chose d’inédit : légiférer afin de s’assurer que les choix exprimés dans les isoloirs comptent enfin.