21h, hier soir. Une première personne attire mon attention sur le fait que quelques photos douteuses circulent sur Facebook. Elles montrent deux jeunes mauriciens, habillés selon le code gothique, prenant la pose sur des tombes dans un cimetière. Leur attitude sur les clichés est incontestablement irrespectueuse envers les sépultures. Ma réaction à ce moment là : voilà deux jeunes idiots qui ne savent pas comment se faire remarquer et qui ne se rendent même pas compte que leurs facéties blessera et irritera d’autres personnes. Je me dis que des facebookers signaleront ces photos et que l’incident s’arrêtera là.

Une heure plus tard une deuxième personne me demande si j’ai vu les photos des deux jeunes gothiques. En allant consulter le lien qu’on m’avait précédemment donné, je reçois une notification de Facebook expliquant que ce contenu a été retiré. L’épisode semble terminé. Mais peu de temps après, une troisième personne – active au sein de l’église catholique et des organisations de la communauté créole – me fait part de son inquiétude sur l’éventuelle tension ethnique que ces photos pourraient créer. Elle me demande, au passage, « d’aider » en écrivant quelque chose à ce sujet.

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Naïvement, je lui explique vaut mieux ne pas en faire grand cas. Car nous avons affaire à deux jeunes idiots. Il ne faut donc pas croire que leur mauvais étalage de gothisme est en quoi que ce soit le signe d’une intolérance ethnique ou de racisme susceptible de dégénérer. Entre personnes raisonnables, on tombe vite d’accord sur la nécessité de ne pas envenimer la situation. Mon interlocuteur se propose d’appeler au calme et de relativiser l’incident sur les forums Facebook dès la fin de notre conversation et ce dimanche matin, lors d’une convention sur l’éducation organisée par les associations créoles en présence du ministre de l’éducation.

Mais voila qu’une quatrième personne me fait découvrir qu’un véritable petit mouvement s’est constitué en vue de régler leur compte aux deux jeunes. La légende d’une photo « WANTED DEAD OR ALIVE » montrant les deux ados explique: « Détrompez-vous si vous pensez que la Police fera quelque chose. Il nous faut nous faire justice nous-mêmes. Dès que vous les voyez, défoncez leurs faces de rat. » Je découvre avec stupeur que ce message est en train d’être relayé avec ardeur – ou complaisance ‑ par plusieurs personnes.

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En l’espace de quelques heures, deux jeunes dont la connerie immortalisée par quelques photos pouvait leur valoir une charge de Rogue and vagabondou d’Outrage against public and religious morality, s’exposent désormais aussi à un lynchage en bonne et due forme en sortant de chez eux. A cause de quelques énervés qui confondent – sciemment ou par inconscience – la bêtise des deux gamins avec la vraie et puante intolérance ethnique et religieuse.

La police, qui sera probablement saisie d’une ou plusieurs plaintes à ce sujet, mènera son enquête et déterminera, après consultation avec le bureau du directeur des poursuites publiques, s’il y a matière à poursuite et, le cas échéant, la charge à être retenue contre ces ados. Entre-temps, on ne peut s’empêcher de prendre la mesure de deux phénomènes.

D’une part « l’effet sentinelle » de Facebook. Qui permet d’identifier avec une redoutable efficacité les comportements et discours susceptibles de mettre à mal la coexistence pacifique des différentes composantes de la population. Pour ensuite permettre de les dénoncer collectivement. Avec le risque inhérent que ce réseau social ne devienne une plateforme de délation et de règlements de compte permanents.

D’autre part, cet épisode nous amène à réfléchir à cette rancœur et cette agressivité latente qui semblent désormais se manifester à chacun des incidents de ce type. Désormais la désapprobation s’accompagne quasi systématiquement d’une volonté de se faire justice soi-même en s’en prenant physiquement à la personne incriminée. C’était déjà le cas avec Krishnee Bunwaree il y a quelque mois.

De toute évidence ce comportement trahit un manque total de confiance dans la capacité des autorités à prévenir ou réprimer ce type de dérapage. C’est grave. Car Facebook tout en restant le puissant réseau social qu’il est, devient également à Maurice le terrain de chasse de personnes qui cherchent désormais à cumuler les rôles de whistleblowers, juges, jury et bourreaux !