En étudiant le comportement de jeunes primates, des chercheurs montrent qu’ils ont déjà les compétences cognitives pour faire des plaisanteries à leurs aînés. Ces mécanismes de l’humour remontent donc probablement à notre ancêtre commun, il y a 13 millions d’années.

A partir de quel âge est-on capable d’humour ? Quelles compétences les bébés doivent-ils maîtriser avant de faire leur première « blague » ? Etudier les mécanismes du jeu social chez les jeunes singes permet de mieux comprendre comment et quand il est apparu chez les enfants humains, affirme une équipe de quatre chercheurs américains, spécialistes de sciences cognitives et d’anthropologie.

Dans une nouvelle étude, publiée cette semaine dans la revue Proceedings of the Royal Society B, ils expliquent avoir visionné et décortiqué soixante-quinze heures de vidéos enregistrées dans les zoos de San Diego (Etats-Unis) et de Leipzig (Allemagne), montrant les interactions sociales de jeunes chimpanzés, orangs-outans, gorilles et bonobos dans leur famille. L’objectif est de déterminer ce qui relève des interactions sociales « utiles » (réclamer à manger ou se faire faire la toilette par exemple) et ce qui relève du pur amusement, pour voir si on peut affirmer que les petits singes font des blagues à leurs parents et aux adultes qui les entourent.

« Plaisanter met en jeu des compétences cognitives complexes, écrivent Isabelle Laumer et ses collègues. Comprendre les normes sociales, anticiper les réactions des autres et apprécier la transgression de leurs attentes. » C’est par exemple le comportement d’un enfant qui tend un objet à son parent et, au moment où ce dernier ouvre la main pour accepter l’offrande, l’enfant le retire rapidement… en souriant, car il sait qu’il a fait exactement l’inverse de ce qu’on attendait de lui. Ces taquineries apparaissent tôt dans l’enfance humaine, bien avant que les bébés n’acquièrent le langage, rappellent les quatre chercheurs. A l’âge de 12 mois, ils maîtrisent trois types de taquinerie : « L’offre et le retrait d’objet, la désobéissance provocatrice (tenter de faire une action interdite ou refuser d’avoir un comportement attendu) et la perturbation de l’activité des autres (bloquer le chemin de quelqu’un ou lui voler un objet dont il veut se servir). » Ces gentilles provocations sont suivies de regards interrogateurs vers leurs parents, de sourires, et d’une attente de réponse émotionnelle : alors, est-ce qu’ils ont apprécié la blague ? Les bébés attendent une réponse positive. Si leur plaisanterie n’a pas eu de retour plaisant, ils ne la referont pas.

« Nous affirmons n’avoir trouvé aucune différence entre les espèces »
Et chez les bébés singes ? C’est pareil. Dans les soixante-quinze heures de vidéos, l’équipe de chercheurs a essayé de catégoriser les comportements observés pour voir ce qui relève de l’amusement chez les petits, âgés de 3 à 5 ans. Une tâche délicate : « nous avons extrait les clips contenant des interactions sociales spontanées qui paraissaient relever du jeu ou de la provocation », soit 504 moments au total. Ils ont ensuite exclu les interactions qui n’étaient pas dirigées vers un individu en particulier, celles qui visaient à obtenir de la nourriture, celle qui relevait vraiment d’un jeu plus structuré et équilibré entre deux singes, ou celles qui étaient une réponse à un comportement lui-même provocateur… Pour chacune des interactions, les chercheurs ont ensuite essayé de valider au moins trois critères parmi les suivants : la taquinerie est unilatérale ; elle commence par surprise (une embuscade par exemple) ; le « taquineur » s’enquiert de la réaction du « taquiné » ; l’action est provocante ; la taquinerie est répétée par la suite voire accentuée.

A la fin, il est resté 142 moments relevant clairement de la taquinerie de la part d’un bébé et dirigé vers un adulte. Ces moments ont été vus chez les quatre espèces observées, avec une prédominance chez les chimpanzés (84 moments), mais les chimpanzés formaient par ailleurs le plus grand groupe de singes étudiés (avec 20 individus), donc le déséquilibre s’explique facilement. « Nous affirmons n’avoir trouvé aucune différence entre les espèces », concluent les chercheurs, pour qui cette universalité de la taquinerie chez les bébés grands singes prouve surtout une chose : c’est un comportement qui remonte à leur ancêtre commun, et donc aussi au nôtre. « La taquinerie étant présente dans toute la famille des hominidés [qui regroupe humains, chimpanzés, bonobos, gorilles et orangs-outans, ndlr], il est probable que les prérequis cognitifs à l’humour aient évolué dans la lignée hominoïde il y a au moins 13 millions d’années. »

Source : Libération

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