Mettons-nous dans la peau d’un fan de Pravind Jugnauth afin de commenter les deux décisions prises par le Premier ministre, vendredi dernier. D’une part, l’institution d’une commission d’enquête sur les agissements d’Ameenah Gurib-Fakim durant les derniers jours de sa présidence. Et d’autre part, la transmission à la Commission anticorruption d’une lettre de dénonciation non signée.

Le Premier ministre a démontré un leadership exemplaire. En phase avec les attentes des Mauriciens, il a assumé ses responsabilités courageusement et aussi «call the bluff» de l’opposition qui aura désormais bien du mal à soutenir ses accusations malveillantes devant une Independent Commission against Corruption (ICAC) au-dessus de tout soupçon.

Le chef du gouvernement répète régulièrement qu’il aime qu’on lui dise ses vérités en face. En voilà une: ses fans ne constituent pas la majorité de la population. La plupart des Mauriciens – si tant est qu’ils s’y intéressent – regardent les deux initiatives de Jugnauth autrement. Ayant écouté ou lu la flopée d’analyses et d’explications autour de ce qu’a annoncé le chef du gouvernement, les opinions se cristallisent. Elles ne sont pas nécessairement favorables.

Commençons par la commission d’enquête. Nous n’allons pas émuler le bureau du Premier ministre en évoquant la possible inconstitutionnalité de celle-ci. Ni le fait qu’une partie de ses attributions duplique celles déjà formellement dévolues à la Law Reform Commission. Laissons plutôt à la justice le soin de dire ce que cette commission d’enquête est en mesure d’accomplir ou non. Par contre, on ne peut s’empêcher de mesurer son utilité politique… ou plutôt politicienne.

Les cibles sont clairement identifiées – des adversaires aux prochaines législatives. Au PMSD, on a ouvertement appelé l’ex-présidente de la République à interpréter de manière étriquée la Commissions of Inquiry Act, quitte à enfreindre l’article 64 de la Constitution. Tandis que chez les travaillistes, c’est avec un trop-plein d’assurance qu’on nous promettait: «Madam-la pa pou ale.» Laissant clairement entendre que des contacts avaient été établis afin d’encourager Ameenah Gurib-Fakim à tenir tête au patron du MSM.

En 2012, Navin Ramgoolam voyait un «coup d’Etat» dans la stratégie du MMM et du MSM d’utiliser une motion de censure tout à fait constitutionnelle pour le déloger du pouvoir. En 2018, le pouvoir rêve sans doute de voir les partis d’opposition crouler sous des accusations de conspiracy et d’inducing or compelling President in the exercise of any lawful power. De leurs caisses à savon, c’est une raison de plus qu’auront alors le Premier ministre et ses subalternes pour demander aux électeurs de ne pas faire confiance à ce qui sera alors dédaigneusement appelée l’alliance des comploteurs.

On peut toutefois compter sur de braves citoyens pour barrer la route au complot. Goguenard, Jugnauth a annoncé vendredi avoir reçu une lettre anonyme dénonçant la toile politico-affairiste tissée par le controversé Alvaro Sobrinho à Maurice. On aurait bien demandé à la Commission anticorruption si le PMO a pour manie de transmettre systématiquement les lettres de dénonciation qu’elle reçoit à Moka. Mais l’institution devenue lentement autiste depuis 2016 ne risque pas de nous communiquer ce renseignement.

Ce qui est certain, c’est que l’arrivée de cette lettre anonyme est une aubaine pour le Premier ministre. Qui voit là l’occasion de transférer, en toute légitimité, tout le volet corruption et trafic d’influence du dossier Sobrinho à l’ICAC. Mettons sur le compte du pur hasard le fait que la lettre arrive au bon moment et surtout avec exactement le contenu qu’il faut !

Vu le vif intérêt du grand public à voir plus clair dans les liens du milliardaire angolais avec la classe politique locale, la commission anticorruption a une occasion unique de démontrer qu’elle est non seulement at work but also seen to be at work pour pasticher l’expression qu’on utilise d’ordinaire pour la justice.

A entendre les bribes transmises à Radio Plus samedi dernier, l’ICAC travaille déjà – si, si ! – sur le dossier Sobrinho et a avancé sur certaines enquêtes. Elle peut désormais aller plus loin… dans l’estime du grand public. L’article 47 de la Prevention of Corruption Act prévoit, en effet, qu’à la discrétion du directeur général, les auditions d’une «further investigation» de l’institution «may be conducted in public».

Si sa loi cadre le prévoit, l’ICAC n’a jamais eu recours à cette méthode transparente jusqu’ici. Même si, à notre connaissance, cette éventualité a été contemplée lors d’une autre high-profile case, début 2016. Celle de l’euro loan de Vishnu Lutchmeenaraidoo. La commission anticorruption dispose ainsi d’un outil pour démontrer, par la transparence, qu’elle n’est pas un instrument politique ou un labyrinthe dans lequel les dossiers sensibles – surtout s’ils mettent en cause le gouvernement du jour – ont vocation à se perdre.

Un homme qui accomplit 20 tours de stade démontre sa détermination. C’est ce que Pravind Jugnauth a réussi samedi, à Réduit. Il faudrait, par contre, qu’il sache qu’il n’a pas pas projeté la même image la veille !