C’est son droit. Le gouvernement a décidé d’accorder préséance à la politique. L’économie attendra. On peut comprendre sir Anerood Jugnauth. Le MMM et le Parti travailliste – leurs partisans aussi – sont sonnés et désorientés depuis décembre. En enchaînant rapidement avec les élections municipales, le gouvernement a posé une sérieuse option sur un quasi 120-0 dans les villes. L’euphorie d’une nouvelle victoire ne pourra toutefois couvrir un bruit sourd. Tendez l’oreille, vous l’entendrez une nouvelle fois. Tic-tac, tic-tac…

La bombe économique. Le Budget de Vishnu Lutchmeenaraidoo n’a occupé le devant de la scène qu’une dizaine de jours. Avant d’être repoussé au 3e, voire au 4e plan par l’affaire BAI, la saga Ramgoolam/Soornack et autres crimes sordides. Or, le gouvernement avait compté sur l’effet d’entraînement de l’exercice. Si l’homme de la rue n’a rien ressenti comme effet concret, le secteur privé et ses plus importants conglomérats ont été investis d’une mission économique et sociétale nouvelle. Celle de développer le pays – en mode smart – et même de « parrainer » la lutte contre la pauvreté.

Un peu plus d’un mois après la présentation du Budget, les efforts réels pour la concrétisation de ces deux grandes stratégies demeurent insuffisants. Certes, deux importants groupes privés semblent déterminés à s’investir dans leurs « smart cities » respectifs. Mais les autres sont à la traîne. L’enthousiasme mesuré affiché au lendemain du Budget laisse lentement la place à un attentisme mâtiné d’un peu d’inquiétude.

Vishnu Lutchmeenaraidoo le disait de manière résolue le 23 mars. « The most ambitious goal » du gouvernement consiste à faire des petites et moyennes entreprises (PME) l’épine dorsale de l’économie. Depuis, l’Etat a trouvé moyen de créer en un temps record une National Commercial Bank, puis une National Insurance Company. Sans concrétiser sa promesse d’une SME Bank. Censée fournir Rs 10 milliards de capital de démarrage aux PME pendant les cinq prochaines années.

Toutefois, on pourra arguer que rien n’indique que les choses prennent un mauvais tournant. Par exemple, le dernier Business Confidence Indicator de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Maurice connaît une deuxième hausse consécutive en six mois. Alors que l’indice était clairement orienté à la baisse depuis janvier 2013. Mais cette étude ne tient pas en compte la période post-budget et post-affaire BAI notamment.

Il faut admettre que les documents ou rapports faisant office d’état des lieux post-budget et post-affaire BAI sont rares ou encore inexistants. Il faudra attendre les statistiques officielles de l’investissement sur les six premiers mois de l’année pour se faire une idée. Ou se fier au prochain Doing Business Report [fin 2015] de la Banque mondiale pour jauger l’attractivité réelle de Maurice pour les investisseurs et les affaires en général.

Certes, Vishnu Lutchmeenaraidoo peut expliquer que l’affaire BAI a presque eu un effet positif sur l’image de Maurice. Se forgeant la réputation d’une juridiction qui « means business » face aux bandits de la haute finance. Mais la réalité est plus nuancée. Des investisseurs viennent toujours frapper à la porte du Board of Investment ou du ministère des Finances pour s’enquérir d’opportunités d’affaires à Maurice. Mais ils sont aussi nombreux à nous bouder. En se contentant de seulement regarder de loin la vitrine de Maurice, voire à ne pas s’arrêter en passant devant. Seuls les personnes de mauvaise foi feront, en effet, mine de ne pas constater que Maurice brille un peu moins sur la scène économique internationale depuis quelque temps.

La nouvelle relation que le gouvernement instaure avec la communauté des affaires et des investisseurs explique largement cette mutation. Certes, les grands pontes du secteur privé traditionnel local cachent difficilement leur petit sourire en coin en constatant la déchéance du groupe BAI. Mais leurs analyses et commentaires sur la manière dont certains dossiers ont été traités trahissent leur inquiétude. Certains aspects de quelques contrats passés entre l’Etat et des prestataires sont, sans doute, contestables. Il n’empêche que, jusqu’à preuve du contraire, des accords en bonne et due forme lient l’Etat à Egis [Terre-Rouge/Verdun], Dufry [produits duty free à l’aéroport] ou Betamax [transport de carburants].

Malgré cela, d’un trait de plume, trempée dans l’encre des principes de la « bonne gouvernance », le gouvernement a mis fin à l’exécution de plusieurs contrats. Mettant à mal l’image de marque de Maurice comme un pays où ce sont les tribunaux qui décident en dernier ressort du sort des litiges commerciaux.

Plus que n’importe quel autre parti, le MSM devrait pouvoir comprendre l’importance, et même l’intérêt, de laisser la justice trancher des litiges contractuels tels que ceux qui opposent actuellement l’Etat à des géants internationaux comme Egis ou Dufry. Car dans un passé pas si lointain, en 2004, la justice avait ordonné à l’Etat de payer Rs 45 millions au Sun Trust. Parce qu’en arrivant au pouvoir en 1995, Navin Ramgoolam avait ordonné l’annulation d’un contrat de location liant le gouvernement au Sun Trust. L’Etat louait alors trois étages dans l’immeuble Sun Trust. Quelle ironie : le Premier ministre d’alors, Navin Ramgoolam, avait aussi affirmé agir selon les principes de la bonne gouvernance et de l’éthique !

Dix, douze ou quinze ans plus tard, la même justice qui avait défendu jadis les intérêts du Sun Trust pourrait faire droit aux demandes de réparation d’Egis, de Dufry, de Betamax, voire même de la BAI. Forçant l’Etat à décaisser des dommages et intérêts se chiffrant en milliards. Sans compter le coup dur porté à l’image de Maurice. Devenu le pays où le gouvernement tranche et où la justice met des années à recoudre la plaie.

Pendant encore un mois, la politique demeurera la priorité du gouvernement. Il n’y a plus qu’à espérer qu’après le 14 juin, l’économie reprenne ses droits. Tout retard pourrait avoir un coût… explosif !