La guerre d’ego a trop duré. Le Mauricien moyen n’a que faire du match de ping-pong à distance que se livrent Gérard Sanspeur et Roshi Bhadain sur Facebook et par déclarations de presse interposées. Si les nigauds continuent à faire la ola pour leur champion respectif, d’autres regardent cette guéguerre autrement. Tout cet enfantillage doit cesser. Car le gouvernement a des dossiers autrement plus épineux à gérer. L’agenda « move on » semble toutefois bien mal parti.

Le premier à vouloir savoir comment Maurice va « move on » avec l’argent de ses contribuables est l’Inde. On a tort de sous-estimer l’inquiétude de Delhi après la mise au placard de Heritage City. Au-delà du projet, c’est le symbole qui intéressait le plus l’administration de Narendra Modi. Ce sont des fonds et des constructeurs indiens qui ont permis d’ériger le Parlement afghan. Tout comme Mahmohan Singh pour la Cyber Tower d’Ebène, l’actuel Premier ministre indien aurait dû – dans trois ans – inaugurer le Parlement et plusieurs immeubles de ministères Made by India.

L’Inde voudra maintenant d’un autre projet symbole, visible par tous les Mauriciens et par le monde et symbolisant la coopération entre les deux pays. Il serait un peu simpliste de se dire, par exemple, que les Rs 2,7 milliards de dons indiens prévus pour Heritage City dans le budget, iront gonfler la dotation budgétaire du Metro Express. Car ce projet connaîtra aussi probablement quelques avatars.

Nando Bodha le confirmait en répondant à la Private Notice Question de Paul Bérenger en mai : un peu plus d’un demi-milliard de roupies ont déjà été englouties dans le projet métro léger. Dont plus de Rs 400 millions versées au consultant Singapore Construction Enterprise (SCE). Embauché sur le principe government to government pour un projet financé et mis en œuvre par… l’Inde. Le projet initial était évalué à un peu moins de Rs 25 milliards, pour un réseau de 19 stations. Or, les plans vont considérablement changer.

Selon nos recoupements d’information, le gouvernement n’a aucune intention de dépenser une telle somme – qu’il n’a d’ailleurs pas – pour financer cet autre projet que l’Inde souhaite voir aboutir. Si certains tablent sur une réduction de Rs 2 à 3 milliards, les plus économes au gouvernement estiment que le budget ne devra pas dépasser Rs 17 milliards. Entre-temps, la machinerie semble avoir été enclenchée avec Rs 800 millions de dotations budgétaires pour chacune des années financières 2016-2017 et 2017-2018.

Une fois encore, une partie de ce budget ira directement financer les honoraires du cabinet SCE qui a pour mission de « review the original project plan and alignment ». Sa tâche délicate consistera à ajouter une station – à Ebène – tout en réduisant, comme instruit, le coût total du projet. C’est toutefois une équation insoluble. Réduire le coût passe par la diminution du nombre de stations mais aussi par le recours à des voies de passage au niveau de la route, à la place des voies sur pilotis.

La prise en compte de ces nouveaux paramètres engendre déjà une somme de complications. Réduire le nombre de stations requiert, en effet, l’élaboration de nouveaux tracés. De ce fait, certaines des 92 expropriations déjà avalisées ne seront plus nécessaires et d’autres – imprévues – devront être initiées avec le temps perdu en procédures judiciaires que cela impliquera. Dans d’autres cas, ce sont des situations rocambolesques qui se profilent. Comme le passage forcé, à certains endroits, du Metro Express en pleine ville et la possibilité que des voies routières existantes soient converties en couloirs de circulation des rames. Devant la somme d’imprévus qui vont devoir être gérés, ce projet pourrait ne démarrer que fin 2017 au plus tôt… si jamais il démarre !

L’autre projet, annoncé, mais qui semble toutefois n’avoir quasiment aucune chance d’aboutir, est celui d’une raffinerie de pétrole à Albion. Nos décideurs actuels sont très mal inspirés. En effet, les riverains d’Albion ont développé un CV impressionnant d’empêcheurs de construire en rond. Gamma-Coventa et CT Power en savent quelque chose… Aidés par des lobbys économiques puissants, les forces vives et les habitants d’Albion semblent avoir toutes les chances d’abattre en plein vol ce projet. Par ailleurs, celui-ci fait courir un risque écologique qui, même s’il est minime, risque d’annihiler le tourisme local en cas de dysfonctionnement majeur de la raffinerie ou de son centre de stockage.

Ailleurs, c’est la précipitation pour doter chaque élève de Grade I et II d’une tablette « along with the necessary software and educational content » à partir de la rentrée 2017 qui fait sourciller. Si dans le discours de Pravind Jugnauth, une somme de Rs 75 millions est allouée pour démarrer l’initiative, le Public Sector Investment Programme prévoit une dotation de Rs 250 millions pour l’année 2016-2017. Ce n’est pas de trop. Car à raison de 31 000 élèves de Grade I et II [chiffres de Statistics Mauritius pour 2015], le budget moyen par « rugged mobile device » s’établirait à Rs 8 064.

Le récent programme de tablettes gratuites aux collégiens de Form 5 a déjà livré quelques précieuses leçons. Confirmant que « bo marse kout ser », mais aussi que d’inévitables soucis techniques se poseront. Notamment, parce que les « necessary software and educational content » devront également être choisis, achetés, voire développés. Ce qui pourrait retarder la mise en œuvre du projet.

Plus fondamentalement, on est aussi en droit de se demander si une véritable réflexion sur le « pourquoi » de cette mesure a eu lieu. Car confier une tablette à un enfant n’engendre pas automatiquement une « early culture of IT usage and practice as a tool to enhance primary education ». Le World Economic Forum a même récemment souligné que ce n’est pas l’accès égal à Internet qui améliore la réussite scolaire. Mais plutôt la façon dont les enfants des milieux pauvres utilisent Internet.

Et encore ! En évoquant tous ces projets, nous n’avons pas tenu en compte la présence de racketteurs patentés et connus pour leur propension à se tailler une part du gâteau à chaque fois qu’un projet est enfourné.

Au lieu des querelles stériles, les rares Sanspeur et Bhadain que comptent nos institutions devraient plutôt resserrer les rangs afin d’accélérer la mise en œuvre du Budget. Mais une fois encore, les egos pourraient l’emporter… au grand bonheur de ceux qui profiteront de la pagaille pour prélever leur impôt occulte de 1%, 5% ou 10%. Que le pays prospère ou pas, certaines affaires semblent encore avoir de beaux jours devant elles.