Nous sommes le lundi 12 novembre 2029. Il y a trois semaines, les législatives ont reconduit le gouvernement au pouvoir. Avec ses élus à la proportionnelle, le Premier ministre a une majorité confortable. Soit 49 députés sur les 80 que compte désormais le Parlement. 18 d’entre eux sont dorénavant choisis en fonction des scores nationaux de leurs partis. Le nouveau Premier ministre est solidement aux commandes. Il a fêté ses 50 ans le lendemain des élections, mais délaissant les festivités, il a préféré constituer son équipe. Le Conseil des ministres est limité légalement à 18 membres. Dont 5 non-élus choisis en fonction de leur expertise.

Le pays est apaisé. Le favori des sondages l’a emporté. C’est vrai que les élections du 20 octobre 2024 ont tout bouleversé. Le MSM, le MMM, le Parti travailliste et le PMSD ont tous été balayés, individuellement ou en alliance, ils n’ont conquis qu’un total de 15 sièges. Le nouveau Premier ministre a bien compris le désir profond des électeurs. Profitant de sa majorité de ¾ à l’Assemblée nationale et de sa forte légitimité populaire ainsi que celle de son équipe – leur cote d’approbation est restée à 85% pendant toute la première année –, le Premier ministre a entrepris une série de réformes fondamentales.

En 5 mois, l’essentiel de la «Grande réforme» promise dans le manifeste du parti au pouvoir a été soumis au vote de l’Assemblée nationale. La réforme électorale a été votée dans les 100 premiers jours du gouvernement. Désormais en travaux 3 jours sur 7, mais avec seulement 6 ministres présents à chaque séance parlementaire, la productivité législative a été décuplée. Par pans, la «Grande Réforme» comme l’appellent encore avec respect les Mauriciens, cinq ans après, a été appliquée.

La limitation du mandat du Premier ministre à deux périodes de 5 ans. La réforme électorale avec aussi bien le contrôle des finances des partis que la mise en place d’un nouveau système de vote faisant de la place à la proportionnelle. Volonté du nouveau gouvernement : la date des législatives est désormais fixée au 3dimanche d’octobre. Ce qui a rendu caduques les dissolutions tactiques et fourbes d’autrefois. Sur sa lancée, le gouvernement a également fait voter une Freedom of Information Act. La redoutée Public Officials and Public Officers Duties and Responsibilities Act (POPODRA) est aussi une réalité.

La POPODRA a révolutionné la manière dont les élus et hauts responsables publiques se comportent en puisant largement dans les pratiques publiques en Scandinavie. D’ailleurs, sa mise en application a conduit deux leaders de parti et une dizaine d’autres responsables politiques et directeurs de corps parapublics en prison. Deux anciens nominés politiques attendent actuellement que le Privy Council se prononce sur leur recours. Ceux ayant frappé à la porte des Lords britanniques ont été déboutés dans 17 cas sur 21 jusqu’ici.

Aidé par une conjoncture favorable et une reprise économique ayant conduit à un taux de croissance constant de 7% depuis 2026, le Premier ministre a dit sa volonté de briguer un nouveau et dernier mandat lors d’une conférence de presse fin 2028. Souhaitant «walk the talk» – son expression fétiche –, il a présenté puis fait voter la Senior Officials Appointments Act (SOAA) en mai 2029. Annoncée comme une loi permettant au gouvernement de recruter avec le concours du Parlement, la SOAA charge un comité composé de 5 députés et de deux experts indépendants d’examiner et d’avaliser le choix des nominés politiques. Les ambassadeurs, présidents de conseils d’administration et directeurs d’entreprises d’Etat choisis en dehors d’un appel à candidatures doivent désormais passer sur le gril pour établir leurs compétences et aptitudes. Ce n’est qu’alors que leur nomination devient effective.

On voit ce qu’implique la mise en œuvre de cette loi dès le début de ce nouveau mandat du gouvernement. Le Premier ministre ; son ministre des Finances et des Affaires étrangères ; celui de la Santé ; celui de l’Education ainsi que celui de l’Entreprise et de l’Economie océanique – les têtes pensantes du pouvoir– ont la réputation d’avoir la gâchette facile. La preuve : ils ont viré sans ménagement plusieurs nominés politiques tombant sous leur tutelle peu avant les élections. Du coup, même pas un mois après les législatives, les Mauriciens ont l’occasion de voir en direct sur les télévisions publiques et privées, ainsi que sur les web TV, la diffusion en direct des redoutables et redoutées Appointment Hearings.

Ce 12 novembre 2029, les Mauriciens sont rivés devant leurs écrans. C’est vrai que le spectacle est assuré. En juillet, le ministre du Travail et de la Fonction publique a cru pouvoir caser sa maîtresse et mère de son enfant comme directrice du Pay Research Bureau. Formée dans une prestigieuse université, directrice des ressources humaines dans un grand groupe local, elle avait sur papier de vraies qualités pour le poste. Sauf que son audition a démontré l’étroitesse de sa compétence et de sa compréhension des enjeux. Le hearing du directeur adjoint du PRB – au profil idéal pour le poste – a aussi permis de comprendre que le ministre l’avait clairement empêché d’obtenir la promotion. Résultat : la candidature de la nominée a été rejetée par 7 voix contre 2. Et le ministre a été privé de ticket pour les élections du 20 octobre 2029. Il fait également l’objet d’une enquête en vertu de la POPODRA. Ce lundi, les Appointment Hearings promettent donc une nouvelle fois de séparer le bon grain de l’ivraie.

Il est 10h30 tapantes. Le candidat pressenti pour diriger Mauritius Telecom vient de jurer de ne dire que la vérité durant son audition. Le président du comité s’approche de son micro. «Vous avez précédemment…

♪♫♪♪♪♫♫♪♫

♪♫♪♪♪♫♫♪♫

♪♫♪♪♪♫♫♪♫

Le téléphone sonne. Interrompant la sieste et le songe du rédacteur en chef. Au bout du fil, sa journaliste lui explique avoir eu un ministre au téléphone, à l’instant, pour un commentaire «on record» sur la nomination de Christelle Sohun comme Haut-commissaire de Maurice en Australie. «Le choix de Sohun n’a rien à faire avec sa proximité avec Collendavelloo, a dit Sinatambou !» rapporte cliniquement la journaliste avant de raccrocher. «Ce songe était pourtant si beau», se dit le rédacteur en chef en tentant désespérément de s’y replonger… sans succès. Contentons-nous donc de la navrante réalité !