Le champ de notre connaissance s’agrandit. Le 5 août dernier, nous avons effectué une première découverte. Le Conseil des ministres peut avaliser une décision importante, sans que son communiqué officiel n’en fasse état. Le projet Heritage City a été mis au placard, sans que le Prime minister’s office (PMO) ne l’annonce officiellement, le jour-même. Un mois plus tard : seconde révélation. Ce vendredi 9 septembre, nous apprenons que le communiqué officiel du PMO peut annoncer une décision qui n’a pas été prise ! Du moins si on en croit Pravind Jugnauth.

Le ministre des Finances le dit sans ambiguïté : aucune décision n’a été prise pour faire revivre Heritage City. Au passage, il confirme même qu’une première version du communiqué du PMO a existé. Et que celle-ci ne fait pas mention de « l’information » que Pravind Jugnauth affirme être erronée. Il ne faut pas minimiser la portée et les conséquences de cette sortie publique du leader du MSM. Résumons donc la situation pour ceux qui ont été déroutés par le curieux jeu de on/off autour du projet Heritage City.

Il est exceptionnel qu’un ministre s’en prenne frontalement et sans ambages aux services du Premier ministre. Si Pravind Jugnauth est le leader d’un des partis au pouvoir, sir Anerood Jugnauth est le patron de l’alliance au pouvoir… et du PMO. On aurait donc pu s’attendre à ce que cette question soit réglée de manière feutrée, en coulisse. Mais c’est en public que se tient le règlement de compte avec une victime collatéral : une partie du staff du PMO.

Ce qui nous amène aux conséquences de l’assaut frontal. Si ce que Pravind Jugnauth avance est vrai, nous ne sommes pas qu’en présence d’une bourde démontrant, sans équivoque, l’incompétence d’un ou de quelques fonctionnaires. Nous sommes plutôt tous témoins d’un faux matériel et intellectuel. Tel que le punit l’article 107 de notre Code pénal. Un papier paru dans la Newsletter du Directeur des poursuites publiques, en 2015, décrit précisément ce qu’est le délit de « fraudulent alteration of public document ». L’auteur ou les auteurs d’un tel délit ne méritent pas qu’une sanction disciplinaire et d’être licenciés sur le champ, mais également d’être traînés devant la justice.

Si nous avons entendu le prince héritier s’exprimer viva voce sur le sujet, le roi soleil n’a pas encore été interrogé, par la presse, sur la question. Il aura sans doute l’occasion de dire ce qu’il en pense avant ou après son déplacement pour New York. Mais au-delà de ce qu’il dira, c’est ce que fera SAJ qui importe. Ainsi, devant l’extrême gravité de ce qu’avance Pravind Jugnauth, au moins trois actions doivent être – ou avoir déjà été – initiées.

D’abord, déterminer précisément quelles personnes ont rédigé et vérifié le premier communiqué du Conseil des ministres mis en ligne sur le site du PMO. Ensuite, identifier la ou les personnes qui a/ont demandé à ce qu’un changement majeur soit effectué sur la première version mais aussi qui a reporté et avalisé ce changement avant de transmettre le communiqué aux salles de rédaction. Enfin, exiger des explications formelles de ces personnes et porter plainte à la police pour le délit de « fraudulent alteration of public document ».

Nous pouvons tous penser que la proverbiale promptitude à l’action de SAJ l’a déjà amené à donner des instructions précises allant dans le sens des actions décrites. Mais nous avons un doute ! Et si l’emballement de Pravind Jugnauth, d’Ivan Collendavelloo et d’autres au Conseil des ministres à désigner – à demi-mot – un ministre comme l’instigateur de la supercherie était vain ? Et si SAJ ne fait rien ?

Heritage City est un peu un test de Rorschach. Certains y voient un monstre terrible. D’autres, un papillon, ou du moins une larve qui a vocation à finir en beauté. SAJ fait sans conteste partie de la deuxième catégorie de personnes. C’est son soft spot, voire son militantisme actif pour ce projet, qui a conduit à ce que celui-ci revienne informellement sur le tapis sur un registre « any other business » lors de la dernière réunion du Conseil des ministres. De là à évoquer la possibilité de réétudier le dossier, il n’y avait qu’un pas.

C’est dans un élan de pacification envers Ivan Collendavelloo et Xavier Duval – tous deux peu ou prou opposés au projet – que l’idée qu’un comité présidé par SAJ et constitué des patrons des trois composantes de l’Alliance Lepep a été évoquée. Ainsi que le principe d’une première rencontre du comité au retour au pays de Pravind Jugnauth et du Premier ministre, après leurs déplacements respectifs en Inde et aux Etats-Unis.

Dans l’emballement visant à identifier à qui profite le crime, on en oublie toutefois quelques éléments trop beaux pour être vrais. Comme le fait que l’auteur de la « manipulation » ne pouvait prétendre cacher pendant longtemps l’existence des deux versions du communiqué. A ce sujet, ne soyons pas hypocrites en disant que c’est Roshi Bhadain qui attire les soupçons de ses collègues. Or, on peine à croire qu’aveuglé par une prodigieuse arrogance intellectuelle, il irait jusqu’à participer à une supercherie aussi foireuse… et avec la quasi certitude d’être désigné comme suspect principal.

A moins qu’on ne rationalise le comportement qui est prêté à Bhadain. Notamment en déduisant qu’il cherche sciemment à pousser Pravind Jugnauth dans ses retranchements. Se risquant à une partie de « pile tu perds, face je gagne ». Révoqué, Bhadain a enfin toute latitude de devenir un redoutable backbencher. Combattant le système de l’intérieur, fort de son accès aux dossiers relatant toutes les turpitudes possibles et imaginables de ceux au pouvoir.

Maintenu en place, le député de Belle-Rose/Quatre-Bornes fait la démonstration de son inamovibilité au gouvernement. Peut-être, d’une part, à cause de la forte crainte de Pravind Jugnauth par rapport aux résultats d’une élection partielle causée par une démission de Bhadain. D’autre part, possiblement à cause de peurs inavouables par rapport à ce que pourrait faire et révéler Bhadain, devenu un électron totalement libre du MSM.

Reste une dernière possibilité – que personne n’évoque. Et si toute cette mascarade a eu lieu avec l’accord implicite du Premier ministre ? Ce roi qui refuse d’abdiquer, face à une cour qui dit désormais ouvertement et en public qu’il est temps que celui-ci se retire. Si tout cela n’était finalement qu’un rappel à l’ordre du chef du gouvernement qui n’en peut plus d’être démonétisé, mal considéré et traité comme le vieux sénile en partance. Une attitude injurieuse par rapport à celui qui a le plus décisivement contribué à la victoire de l’Alliance Lepep.

Par personne[s] interposée[s], SAJ vient peut-être de lancer un message: il faut encore composer avec lui. Pour cela, il faut non seulement le respecter, lui, mais aussi les projets qui lui tiennent à cœur !

L’a-t-on compris ainsi?