La foule enthousiaste doit y avoir été pour quelque chose. A Triolet, Navin Ramgoolam a endossé son habit de challenger naturel du successeur – qu’il juge illégitime – de sir Anerood Jugnauth. Son attitude de ce dimanche 18 septembre tranche radicalement avec sa relative retenue lors de sa première grande sortie publique après ses déboires de février et mars 2015. Le 20 septembre de l’année dernière, le leader du Parti travailliste (PTr) se posait en martyre. Ce dimanche, il clame son intention de reprendre le pouvoir sans complexe.

Pour s’en donner les moyens, le chef des rouges revient aux fondamentaux qu’il a partiellement testés avec succès, dans le passé. Notamment durant la campagne électorale de la partielle de Piton/Rivière-du-Rempart en décembre 2003, puis lors du scrutin national de juillet 2005. Le discours de Triolet augure de l’argumentaire principal que Ramgoolam utilisera contre Pravind Jugnauth durant les mois et les années menant aux prochaines législatives. Il vaut donc la peine de passer en revue le lexique de celui qui se positionne comme la seule alternative au leader du MSM pour le poste de chef du gouvernement.

Seul contre tous. C’est une posture dans laquelle le patron du PTr se sent particulièrement à l’aise. Il aime se placer en opposition à tout un groupe : journalistes, secteur privé… C’est contre les autres grandes formations politiques qu’il entend désormais dresser ses troupes. C’est une posture aussi prévisible que logique face à un Paul Bérenger qui – voyant la possibilité d’un deal avec le MSM s’éloigner – doit aussi envisager de mener le MMM seul à la prochaine bataille électorale. Quitte à composer une coalition post-élection.

Reconnaître ses erreurs. A une question d’ION News, Navin Ramgoolam avait expliqué que Nandanee Soornack était « une de [ses] erreurs ». C’était en mai 2015. Depuis, il ne rate quasiment aucune occasion d’admettre qu’il a fauté. Ce dimanche, il assure même « qu’aucune erreur ne sera répétée » car « personn pa pou devir [so] latet ». C’est une profession de foi que le leader du PTr devra renouveler sans cesse. Tant ses penchants d’épicurien sont tenaces. Toutefois, il ne faut pas limiter ses turpitudes à la seule question de mœurs. Dans le passé, Navin Ramgoolam s’est entouré d’une cour de sangsues, d’affairistes et flatteurs. Rien ne dit qu’il résistera à la tentation de s’acoquiner à de nouveaux Gooljaury et Dulthumun.

Ouvrir le coffre. C’est en décembre dernier que Navin Ramgoolam avait offert la première explication détaillée de la provenance de l’argent trouvé dans les coffres et valises saisis à son domicile, en février 2015. Les liasses de dollars toujours dans leurs emballages scellés de l’imprimerie demeureront pendant encore longtemps un fardeau qu’il devra porter. L’ancien Premier ministre multipliera donc les occasions de dédramatiser la présence de ces Rs 220 millions, comme avec le post de ce vendredi sur sa page Facebook.

Il y explique la provenance de l’argent et ce à quoi il aurait été utilisé : la construction du nouveau quartier général rouge. Si Ramgoolam n’est pas encore en présence d’une accusation formelle de blanchiment d’argent dans ce dossier, il se pourrait toutefois que la procédure d’Unexplained Wealth dont il fera l’objet confirmera les soupçons sur la provenance de ses millions. Forçant ce dernier à devoir se défendre pendant longtemps encore – et en vain – sur cette question.

Rallier les jeunes. Il n’y a pas photo. Avec ses 14 ans de différence d’âge avec Ramgoolam, Pravind Jugnauth a un argument de vente que n’a pas son adversaire. Cependant, quand Pravind Jugnauth se pose en ministre des Finances de toute la nation depuis son dernier Budget, le leader du PTr multiplie les ouvertures vers la jeunesse. Début septembre, lors d’un rassemblement à Plaine-Verte, il a longuement expliqué ce qu’il compte faire pour eux s’il revient au pouvoir. Ce dimanche, non content de promettre le paiement sans condition des frais d’examens du SC et du HSC, Ramgoolam a lancé le pavé du cumul des mandats dans la mare politique.

Un maximum de deux prime ministerships consécutifs ou l’impossibilité d’occuper le poste pendant plus de 10 ans. En faisant cette proposition, Ramgoolam devient le premier responsable politique de premier plan à défendre la seule proposition susceptible de réduire les longs règnes monarchiques qu’affectionnent nos chefs de gouvernements. Si le renouvellement de la classe politique est une des principales préoccupations des jeunes s’intéressant à la politique, Ramgoolam n’en est toutefois qu’à une déclaration d’intention. Car c’est une promesse facile à faire mais difficile à réaliser. Car nécessitant une majorité de ¾ à l’Assemblée nationale. Voyons si Navin Ramgoolam complète son argumentaire en poussant sa réflexion jusqu’à expliquer clairement le plan de succession – à moyen terme – à la tête de son propre parti.

Jouer à nouveau au rassembleur. Utiliser son « expérience » pour « rassembler ». C’est ainsi que Ramgoolam résume sa mission politique face à un Pravind Jugnauth devenu Premier ministre. A vrai dire, le chef du PTr est probablement soulagé que la succession père-fils intervienne aussi tôt. Plaçant ainsi le [futur] Premier ministre sous au moins deux ans de pilonnage intensif de l’opposition avant les prochaines élections générales. Sans compter les soubresauts internes qui ne manqueront pas de mettre à rude épreuve ses capacités de décision. En tant que chef de guerre politique et patron de gouvernement.

Face à cela, et à la condition que ses déboires avec la justice se résolvent, Navin Ramgoolam entend légitimement rassembler les mécontents du régime actuel. Ce dimanche, il a déjà fait un appel aux déçus du PMSD. Demain, c’est à Xavier Duval qu’il adressera la même invitation. Entre-temps, ce sont les mécontents du MSM – cet électorat traditionnel qui bascule entre le parti soleil ou le parti de la clé depuis 1983 – que Ramgoolam cherche à faire revenir au bercail dans les circonscriptions 5 à 13.

Dans un étonnant revirement de situation, voilà que Navin Ramgoolam se pose en seul challenger – légitimé par le vide politique – face à un Pravind Jugnauth devenu Premier ministre trop vite et dans un climat loin d’être serein. Le feuilleton promet donc d’être à rebondissements. Certes, Ramgoolam est en train de gagner une manche. Mais si « a week is a long time in politics », qu’en est-il de toute une année… voire trois !