Arrêtons-nous à ce que représente la Kaaba pour les musulmans. C’est notre qibla ; littéralement, notre direction. Au milieu d’un désert montagneux, à 5 020 kilomètres de nous, à 23° à l’ouest du point nord-est, la Kaaba. Lieu dédié à l’adoration de Dieu, édifice bâti par Abraham et endroit de pèlerinage, la Kaaba est la direction dans laquelle nous nous prosternons. Avec notre corps, notre esprit, notre cœur, nos avoirs, tout notre être. Nous ne faisons nullement de la Kaaba un objet de culte. Elle est le rappel du sens de notre foi.

La fidélité à notre qibla ne peut être confondue avec celle à un régime, même s’il se proclame « Etat islamique » ou encore si son roi se déclare « gardien des lieux saints ». Notre allégeance ne peut être donnée à ceux qui tuent des innocents, que ce soit au Yémen ou encore au sein même du « royaume » car ces derniers refusent toute instrumentalisation de leur foi. Comment peut-on cautionner une monarchie qui trahit l’éthique de bonne gouvernance du Prophète (saw), contextualisée ensuite par ses successeurs Abu Bakr, Umar, Uthman et Ali, des justes choisis librement par le peuple et redevables envers le peuple ? La transparence, l’humilité, la rigueur, la probité intellectuelle et l’impératif de consultation de ces derniers ont laissé place à la corruption, au luxe, au gaspillage, à la manipulation et au règne de la terreur. Où est donc cette liberté de penser, de s’exprimer et de contribuer au bien-être de tous qui fit qu’un jour une femme se mit debout dans la mosquée et corrigea Umar en plein sermon ?

Notre qibla ne peut non plus être ce système ultralibéral dominant auquel se soumettent les adorateurs du pétrodollar, donnant libre cours à la spéculation, à la destruction de la planète et à de nouvelles formes d’esclavage. Notre qibla était à Jérusalem, avant la Kaaba… une référence à l’universalité et au pluralisme d’un message qui s’inscrit dans le temps. Et une invitation à ne jamais oublier ceux qui résistent à toute occupation ou oppression. Or, pouvons-nous espérer prier librement à Al Aqsa alors que l’accès à la Kaaba nous est déjà pénible parce que le sanctuaire est assiégé d’hôtels de luxe et de shopping malls pour les riches ? Les produits et services de ceux qui soutiennent directement la cause sioniste sont offerts avec vue sur la Kaaba. Cette indifférence vis-à-vis des plus faibles n’a rien d’étrange quand nous savons que l’un des plus grands murs au monde a été dressé pour empêcher aux réfugiés d’Irak, de Syrie et d’ailleurs de gagner le « royaume ».

Si notre qibla n’est pas Riyad, il n’est pas Téhéran, Istanbul ou Islamabad non plus. Nous avons les pieds fermes sur cette terre mauricienne, la nôtre au même titre que celle de tous nos concitoyens. Engageons une réflexion musulmane à partir de notre foi et dégageons un engagement mauricien. Ne confondons pas l’islam et ce que nous imposent des dirigeants d’ici et d’ailleurs.

Notre foi doit témoigner d’une éthique transversale allant d’un modèle de développement participatif et inclusif à un épanouissement culturel et artistique propre à notre identité, en passant par le respect de notre environnement et la circulation limpide de tout moyen de financement. Refusons les propagandes, les machinations, les divisions et ne nous laissons pas tenter par les riyals que dilapident ceux qui veulent nous acheter.

Le premier mot coranique révélé, « Iqra » nous ordonne, à chacun individuellement, à lire pour réfléchir et agir. C’est notre libération. Ne permettons pas aux autres de tout décider pour nous. Ensemble, avec tous les Mauriciens, nous avons un destin commun à construire, fondé sur un vivre-ensemble positif, harmonieux et pacifique… s’il plaît à Dieu.