• Le temps presse. Avec le retour au pays de sir Anerood Jugnauth, le temps de la clarification a sonné. Le pays doit savoir précisément quand le Premier ministre va tirer sa révérence et céder sa place à Pravind Jugnauth. A ce sujet, soyons direct : le plus tôt sera le mieux. Car en répondant de manière spontanée à une question sur son départ prématuré du poste de Premier ministre, sir Anerood Jugnauth a précipité le pays dans l’incertitude.

Il y a d’abord celle des hommes d’affaires et des investisseurs. Ils tâtonnent, ne sachant pas avec qui discuter ou qui convaincre. Car ne l’oublions pas : à la seconde où l’actuel Premier ministre soumettra sa démission, c’est tout le Conseil des ministres qui sera en suspens. Le temps que Pravind Jugnauth compose son équipe ministérielle. Si quelques ministres sont assurés de conserver leurs maroquins, d’autres extériorisent leur anxiété de diverses manières. Les uns présentent déjà leurs bilans. D’autres deviennent hyperactifs, histoire de justifier leur maintien. Tandis que certains – tétanisés ou démotivés – se résignent à attendre que le couperet tombe. Difficile, dans ces conditions, de ne pas souhaiter que la transition se passe le plus rapidement. Afin que le lame duck government que nous avons depuis l’annonce de SAJ se remette à marcher droit avec l’arrivée de Pravind Jugnauth.

A ce sujet, c’est un autre débat interminable qu’il convient d’enterrer au plus vite. De Ramgoolam à SAJ, chacun a déjà trouvé sa formule pour expliquer qu’éthique, morale et politique ne font pas bon ménage. Le fait est indiscutable : n’ayant pas été informés de la passation de pouvoir entre SAJ et son fils, les électeurs n’ont pas avalisé l’intronisation de ce dernier comme chef du gouvernement.

L’électorat mauricien a toutefois une longue expérience de tromperie sur la marchandise. En 76, elle s’est majoritairement prononcée en faveur du MMM. Pourtant, c’est un gouvernement Travailliste-PMSD qui a dirigé le pays. Forte d’un soutien massif dans les urnes, les alliances portées au pouvoir en 1991, en 1995 se sont disloquées. Ce qui n’a pas empêché une composante de l’alliance de continuer à diriger le pays. En 2016, malgré la rhétorique moralisatrice de ses adversaires, le ministre des Finances deviendra Premier ministre. Dans le strict respect de la Constitution.

Ces questions secondaires évacuées, il faut s’intéresser à l’essentiel : quel Premier ministre Pravind Jugnauth sera-t-il ? La première réponse, évidente, doit être énoncée : il est injuste d’attendre du fils qu’il gouverne comme le père. Tout comme il est futile de penser qu’un Pouilly-Fumé aura le même goût qu’un Corton-Charlemagne au seul motif que ce sont tous deux des vins blancs. Pravind Jugnauth est en effet très différent de son père. Sa manière de gérer le gouvernement le sera donc aussi.

Depuis le retour aux affaires du MSM en décembre 2014 et la montée en puissance de Pravind Jugnauth depuis mai 2016, ce dernier n’a pas démontré deux qualités d’une importance capitale pour tout Premier ministre et leader politique. La gestion du dossier Heritage City l’a démontré : le leader du MSM donne l’impression de consacrer trop de temps à la réflexion. N’agissant qu’après moult consultations et tergiversations. Devenu chef du gouvernement, Pravind Jugnauth aura des milliers de décisions – minimes ou déterminantes – à prendre durant son mandat. Face à cette tâche, il devra se départir d’une certaine propension à rester placide face aux évènements.

Décider, dans certains cas, équivaudra à se résoudre à confronter des alliés et adversaires. Or, le nouveau Premier ministre est loin d’être un coupeur de tête belliqueux. Sans adopter l’attitude brutale qu’affectionnent aussi bien SAJ que Navin Ramgoolam, Pravind Jugnauth devra se résoudre à modifier son comportement en adoptant de nouveaux réflexes. Afin de recadrer avec davantage d’efficacité ses ministres dissipés, voire malhonnêtes. Tout en gérant ses adversaires de sorte à en faire des alliés de circonstance, le moment venu.

Admettons, toutefois, que ce n’est pas à 54 ans qu’un homme peut prétendre changer de manière radicale sa manière d’être et d’agir. Pravind Jugnauth dispose ainsi d’une méthode alternative pour pallier les deux handicaps liés à son style : s’entourer de personnes susceptibles de compenser ses faiblesses. Retors, Gérard Sanspeur a démontré qu’une confrontation entre un « simple » senior adviser du gouvernement et un ministre peut conduire à un résultat inattendu. Pour réussir son mandat de Premier ministre, Pravind Jugnauth devra non seulement s’entourer de plusieurs proches collaborateurs du même genre. Mais aussi trouver le courage de se séparer de ceux qui ternissent le Prime minister’s office à cause de leurs comportements passés et de leur malhonnêteté actuelle.

Au moment de prendre les rênes du gouvernement en août 1983, SAJ subissait les moqueries et le dédain de ses anciens camarades du MMM. Ils prédisaient, presque tous, une explosion en vol du nouveau Premier ministre. Trente-trois ans plus tard, les adversaires de Pravind Jugnauth arborent la même attitude à son égard. Le leader du MSM aime dire sa différence avec son père. Mais pour une fois, Pravind Jugnauth doit espérer avoir le même destin que son père.