Parfois c’est la pression populaire, dans d’autres cas ce sont les représentations d’acteurs économiques qui contraignent le ministre des Finances et le gouvernement à revoir leur copie après les annonces budgétaires. Dès le 14 juin, il nous semblait évident qu’une des mesures préconisées par Pravind Jugnauth allait avoir beaucoup de mal à trouver son chemin dans le Finance Bill. Tant elle a été immédiatement décriée. Dans une alliance tacite inédite, société civile, trublions de service et chefs d’entreprise ont dit leur profond malaise par rapport à la décision de vendre la nationalité mauricienne aux fortunés de la planète.

Armées de leur bons sens et d’une «boussole morale», certaines personnes se sont opposées à la proposition en invoquant leurs principes. D’autres se réfèrent davantage au mouvement et aux aspirations des ultra high net worth individuals (UHNWI) pour souligner l’insuffisance de l’offre qui leur est faite par Pravind Jugnauth et le nombre restreint de prospects. Le cabinet Wealth-X explique ainsi dans son rapport 2017 que 57% des 226 450 UHNWI dont le patrimoine dépasse Rs 1 milliard [USD 30 millions] habitent les USA, la Chine, le Japon, l’Allemagne et le Royaume Uni. Plus globalement, les citoyens des 30 pays abritant 92,7% des UHNWI sont d’ailleurs déjà accueillis à bras ouvert à Maurice.

Oui, mais la nationalité mauricienne et son passeport constituent un sésame, rétorquent les têtes pensantes derrière cette mesure. Ils oublient un élément pourtant crucial : l’avantage comparatif. Pour un million de dollars, un Nigérian ou un Albanais ayant fait fortune en toute légalité n’auront aucun mal à disposer de la nationalité d’un pays dont le passeport est aussi – voire plus – prestigieux que celui de Maurice. Espagne, Etats-Unis, Canada, Australie, Malte, la liste est très longue.

Face à cela, on nous ressort l’argument – censé être – massue : le cadre de vie local. Là encore, d’autres pays offrent une scène culturelle et artistique ainsi qu’un rythme de vie bien plus trépidant qu’un Port-Louis endormi à 22h ou un Flic-en-Flac ou Grand-Baie dont on a vite fait le tour en quelques sorties. Les plages et villas de luxe ? Des dizaines d’autres pays en ont d’aussi belles que les nôtres et à bien moins d’heures de vol des grandes capitales mondiales.

Qu’importe. Maurice est unique et attire. Le gouvernement a d’ailleurs fait savoir qu’il y a une centaine de personnes, prêtes à dégainer leurs millions de dollars. Un mois après l’annonce de Pravind Jugnauth, aucun ministre ou conseiller du gouvernement n’a toutefois été en mesure d’expliquer clairement à la population la méthode et les garde-fous précis mis en place pour s’assurer de la légitimité de ces acheteurs de nationalité. Ni n’a-t-on été en mesure d’expliquer en quoi cette mesure n’est pas un one off permettant de ratisser quelques millions de dollars autrement qu’en quémandant auprès de pays amis.

Face au tollé, et quitte à donner l’impression qu’une idée a été lancée avant d’être mûrie, le gouvernement a renoncé à inclure la vente de la nationalité dans le Finance Bill qui doit être présenté dans les jours à venir au Parlement. Entre-temps, on gagne du temps. En faisant semblant de donner le change en s’en prenant à Navin Ramgoolam. A entendre les membres du gouvernement, on pourrait croire que l’ancien Premier ministre a commis un crime indicible en octroyant la nationalité à un gourou du management comme Robin Sharma.

Occupé à définir en catastrophe son sales pitch, le gouvernement en a oublié le formidable outil de branding que cela aurait été si la nationalité était accordée GRATIS aux Lewis Hamilton, Ashoke Sen, Bono, Ai Weiwei, Elon Musk, ou Deepika Padukone de ce monde. Pour peu que ceux-ci, en retour, exercent le rôle d’ambassadeur de marque du pays dans le monde. Maurice, la deuxième patrie des entrepreneurs, artistes, chercheurs et sportifs les plus importants au monde.

Au lieu de cela, le gouvernement a choisi d’accrocher une étiquette de prix à la vitrine. Le luxueux plaisir d’être Mauricien devient facturable si on estime que le client est net. Maurice, c’est Amsterdam. Voilà à quoi on se réduit quand on prend l’habitude de se vendre au plus offrant !