Il ne faut pas appeler Bernstein et Woodward à la rescousse pour découvrir qu’Ameenah Gurib-Fakim est une femme. Depuis vendredi, les médias ont rivalisé d’inventivité – et parfois de niaiserie – pour souligner le fait que le prochain président de la République sera une présidente. Tout cela est très réducteur. Placer le genre de la future chef de l’Etat comme l’élément le plus significatif de sa présidence est un non-sens. Un peu comme il serait futile de faire une fixation sur le fait qu’un baboojee ou un mormon devient président de notre République pour la première fois.

La singularité de Gurib-Fakim réside ailleurs. D’abord dans le fait qu’elle est une chercheuse mondialement reconnue et ensuite une personnalité apolitique. Il ne faut minimiser ni l’un ni l’autre de ces deux aspects de sa personne. En souhaitant que les deux influent profondément sur sa manière d’exercer sa fonction.

La politique pullule d’esprits dits scientifiques. Ils sont en effet nombreux, ces médecins, à avoir transformé leurs cabinets en antichambres du Parlement. Mais Gurib-Fakim est différente. Elle est une chercheuse. Elle a étudié durant de nombreuses années l’essence des plantes de Maurice et de la région, afin d’en comprendre les principes actifs qui guériront demain des maux bénins, voire mortels.

Dans le cadre de sa profession de chercheuse, Gurib-Fakim a adopté la rigueur de la méthode scientifique. Dont les étapes sont claires. 1. Poser un problème à la suite d’observations. 2. Emettre une hypothèse sur la solution au problème. 3. Vérifier l’hypothèse à partir d’expérimentations. 4. Analyser et interpréter les résultats des expérimentations afin de vérifier ou d’infirmer l’hypothèse de départ.

Dans le cadre de sa fonction de présidente, Ameenah Gurib-Fakim côtoiera un nombre incalculable d’interlocuteurs de la République. Cette expérience de terrain lui conférera la faculté d’émettre des hypothèses sur ce qu’il convient de faire – ou pas – pour résoudre les problèmes sociaux, économiques, voire politiques du pays. Son raisonnement rigoureux lui permettra ensuite d’analyser les faits qui lui parviennent afin de mieux en extraire les solutions qu’elle pourra alors soumettre à l’opinion publique ou à l’oreille des responsables du gouvernement.

Ce qui nous amène à la deuxième singularité de la future présidente. Sir Anerood Jugnauth ne passera pas à la postérité pour avoir été un président au-dessus de la mêlée. Il entre toutefois dans l’histoire politique de Maurice en étant le Premier ministre à avoir installé pour la première fois, au Réduit, une présidente en dehors de la mêlée. Ameenah Gurib-Fakim doit pouvoir réaliser l’extraordinaire intérêt que cela constitue pour elle et la nation. Et comprendre que le fait qu’elle soit apolitique doit l’encourager à se mêler… de la politique.

Il n’est bien évidemment pas question pour la présidence de s’aventurer sur le terrain marécageux de la partisanerie, en vilipendant les adversaires du régime des salons feutrés du Réduit, par exemple. Ou en se transformant, à la moindre occasion, en une vulgaire pompom girl du gouvernement. Nous nous attendons plutôt à ce que la présidente interpelle directement le pouvoir sur les différents aspects des actions gouvernementales, allant de l’état de la gouvernance dans le pays aux programmes sociaux conçus avec des arrière-pensées purement politiques.

Dans sa sagesse ou son inconscience, le gouvernement Lepep s’apprête à placer à la présidence une personne qui ne lui doit rien, car ne faisant pas partie du sérail politique. Ameenah Gurib-Fakim n’a donc pas à cajoler le gouvernement afin de ménager son retour dans les bons cahiers de tel ou tel parti à l’issue de son mandat. Vivement que cela se ressente dans les tête-à-tête du jeudi entre le Premier ministre et le chef de l’Etat. Vivement aussi que cela s’entende lors des allocutions et prises de position publiques d’Ameenah Gurib-Fakim.

Les travaux de la chercheuse lui ont valu des quarts d’heure de gloire successifs. Cette fois-ci, ce sont cinq années de responsabilités qui l’attendent. Ameenah Gurib-Fakim n’en ressortira pas avec un prix scientifique ou un brevet pour un médicament. Mais, espérons-le, avec la satisfaction d’avoir été la personne à avoir démontré, par ses actes, ce que peut être une présidence éclairée.