Monsieur aime bien prier. La prière lui permet de renouer avec le calme et la paix intérieure. Il se rend à son lieu de prière tous les jours ou presque. Il y va dans une voiture qui a coûté une petite fortune. Monsieur ne veut pas passer inaperçu. Il faut qu’on le voie, qu’on dise qu’il est un homme de foi, un homme religieux. Ceci dit, sa prière est tout à fait sincère. Nul ne peut en douter. Il est vrai qu’il aime mieux l’argent que la religion. Il est vrai aussi qu’il n’accorde guère d’importance à l’éthique religieuse dans son quotidien. Il ne comprend d’ailleurs pas grand-chose à ce qu’il fait. Il prie comme d’autres font le ménage. On pourrait dire que sa prière lui ressemble, une mécanique bien huilée qui masque un vide profond. Mais Monsieur est sincère. Nul ne peut en douter.

Monsieur aime bien sa communauté. Il n’est pas pour autant un communaliste. Ni un raciste. Mais il aime bien être avec les siens. En société, il est parfaitement courtois, vous ne l’entendrez jamais faire un commentaire déplacé en présence d’une personne appartenant à une autre communauté. Chez lui, c’est plus compliqué. Il se laisse aller à dire des choses qui ne sont pas très saines pour les oreilles et le cerveau. Mais les vérités ne sont jamais bonnes à dire. Je ne suis pas raciste, moi, ni communaliste mais j’ai le droit de critiquer, d’exprimer le fond de ma pensée.

Il faut préciser que le fond de sa pensée n’est jamais très profond. Il est le premier à reconnaître que parmi les membres de sa communauté, il y a un nombre inouï d’imbéciles. Mais que voulez-vous, il faut protéger les siens. Et ces mêmes imbéciles l’aiment bien et lui confèrent divers honneurs. Cela suffit à justifier les liens étroits qui les unissent. Cette appartenance sert aussi à entretenir chez lui un sentiment de supériorité. Les gens de ‘sa’ communauté sont après tout supérieurs à ceux d’autres communautés. Ils sont, par ailleurs, supérieurs à d’autres groupes au sein de leur communauté. Personne n’y comprend rien mais il est agréable de pouvoir, du haut de sa bêtise, mépriser des êtres inferieurs, qui évidemment se croient supérieurs à ceux qui croient qu’ils sont inférieurs.

Monsieur aime bien être quelqu’un. Il est un aficionado des titres. Il les collectionne (il doit bien en compter une dizaine maintenant) et le soir, avant de dormir, il se les marmonne pendant une bonne trentaine de minutes. Il lui arrive même parfois de rêver de ses titres. Il les voit défiler dans ses rêves, étrange défilé de titres, semblables à des lutins, qui poussent des hurlements de joie.

Il faut reconnaître qu’il a su, avec talent, acquérir ses titres de pseudo-noblesse. Il est un peu magouilleur dans l’âme et tous les coups sont plus ou moins permis. Il n’y peut rien. C’est plus fort que lui. Il ne manque jamais l’occasion d’exhiber ses titres en société. On peut considérer qu’il est un ‘exhibitionniste des titres’. Est-ce une pathologie ? La question mérite d’être posée. Mérite-t-il de figurer dans un manuel de psychiatrie ? La question mérite d’être posée. Il trouve, bien entendu, toujours le moyen de parler de ses titres. Il sait ainsi fasciner son interlocuteur, qui comprend très vite qu’il a affaire à un être dont l’existence relève du miracle, de la sorcellerie ou de la bêtise. Mais est-ce vraiment de la fascination qu’il exerce sur l’autre ? La question mérite d’être posée.

Monsieur n’est pas très cultivé. Ainsi, il n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi sa fille consacre son temps à lire. Li pa pou vinn fol ? se demande-t-il. Pourquoi perdre son temps à lire des choses incompréhensibles ? A quoi cela peut-il bien servir ? Mais Monsieur, depuis peu, s’est mis lui aussi à la lecture. Rien de bien dramatique évidemment. Pas de quoi fouetter une bibliothèque. Pas plus de trente minutes par jour. Il ne souhaite pas provoquer un court-circuit à l’intérieur de son cerveau. Il lit essentiellement les écrivains majeurs de notre temps et du temps à venir, Covey ou Sharma. Autant dire le degré moins zéro de la pensée (il y fait plus froid qu’au pôle Nord, paraît-il). Il n’hésite pas à mettre en pratique tous les théorèmes de ces éminents penseurs. Ainsi, tôt le matin, après s’être brossé les dents, il annone durant une bonne heure des : ‘je suis quelqu’un, je suis déterminé, je réussirai, je suis le plus fort’. Il se métamorphose ensuite en un bloc d’optimisme que seule l’intelligence (à très grandes doses, quasi-toxiques) parvient à détruire. Il est clair qu’il lui reste du chemin à faire pour ce qui est de sa culture littéraire. Mais il lit, il fait de son mieux, et on se doit de le féliciter.

Monsieur aime bien étaler sa fortune. Ainsi, il a fait construire une maison mi-rose, mi-verte dans un quartier chic. Une véritable monstruosité qui lui vaut de nombreux compliments. On ne tarit pas d’éloges à propos de son architecture qui s’inspire selon certains du gâteau d’anniversaire, selon d’autres du gâteau du mariage. Gâteau de mariage ou gâteau d’anniversaire ? Vaste question qui mérite toute l’attention de nos plus brillants architectes.

Il a par ailleurs, histoire d’épater une fois de plus la galerie, célébrer le mariage de son fils dans un hôtel qui compte plus d’étoiles que toutes les étoiles du ciel. Il s’est livré à cette occasion, à quelques excès pharaoniques. Il a invité des centaines de personnes, célébré l’événement durant plus d’une semaine, dépensé sans compter. Mais il n’éprouve pas le moindre regret. Il a de l’argent (gagné plus ou moins honnêtement) et il estime qu’il n’y a rien de mal à en faire étalage. Il a maintenant pour projet d’ajouter une tour orange à sa maison. Il pourra ainsi intégrer un club qui ne sera que trop exclusif, celui dont les membres se trouvent dotés d’un étrange pouvoir, celui de transformer tout ce qu’ils touchent en mauvais goût.

Monsieur aime bien la politique. Il avoue, sans complexe, que ses couleurs changent  (d’où son amour inconsidéré pour les caméléons) au gré des alliances, des mésalliances, des ruptures et des pseudo-ruptures. Il se réclame du socialisme mais il ne sait pas tout à fait ce que cela veut dire. À vrai dire, il n’est ni de droite, ni de gauche, il est au beau milieu de tout ce qui lui permet d’engranger encore plus d’argent.

Il se rêve parfois en politicien, en député, en ministre pourquoi pas mais il sait qu’il n’est pas assez corrompu pour réussir. Il a une conscience et il en est fier. Il aime cependant les fréquenter. Les politiciens lui sont utiles à réaliser ses nobles ambitions. Un peu de leur gloire, par ailleurs, lui retombe dessus en paillettes. Il peut toujours s’en vanter en public et ne s’en prive pas. Les politiciens ne sont pas toujours honnêtes, il est vrai, mais il est leur ami. Il est titulaire de nombreux titres et un proche des puissants du jour. Qu’est-ce qu’un homme normalement constitué peut désirer de plus ?

Monsieur est heureux. Il n’est plus très jeune maintenant mais il a la conscience tranquille. Il peut dormir sur son gros ventre et ses deux oreilles. Certes, il lui arrive, dans des moments de lucidité, de se dire qu’il a un peu magouillé au cours de sa vie. Mais est-ce si grave après tout ? Ne faut-il pas magouiller pour trouver sa place au soleil ? Il y a bien pire ailleurs. Qu’importe. Car il est riche et respecté au sein de la société. Il est quelqu’un. Il ne peut certes prétendre à la sainteté mais il est un homme de bien. Et il est fier de la réussite de ses enfants, son fils est médecin et sa fille avocate. Il se souvient de la raclée qu’il avait flanquée à cette dernière quand elle lui avait parlé de ses aspirations artistiques, elle voulait devenir artiste-peintre. Quelle bêtise ! Il a toujours su agir, les remettre dans le droit chemin. Et aujourd’hui, il peut contempler la mort sereinement. Il n’en a pas peur. Ses prières lui serviront à s’acheter une belle vie dans l’au-delà.

Il demeurera pragmatique jusqu’au bout.