Je suis éduqué. J’ai réussi mes études primaires, puis secondaires et universitaires. Mais je ne me considère pas plus éduqué que mon voisin. Lui n’a fait que 4 ans d’études secondaires. Mais il a étudié les textes sacrés durant de nombreuses années. Il sait les réciter et en connaît le sens. Devant son érudition sur ma religion, mon diplôme universitaire ne vaut pas grand-chose. Car c’est un fait, l’enseignement religieux est plus important que n’importe quel autre.

Je suis renfermé. Au bureau, j’ai des collègues de toutes confessions. Je m’entends bien avec eux. J’ai même un petit faible pour une de mes collègues qui n’est pas de la même confession que moi. Mais dès mon plus jeune âge, mes parents m’ont appris que nous sommes différents. « Ils sont sales », m’ont-ils répété. M’enjoignant de ne pas aller manger chez mes copains de classe. Surtout de ne pas boire dans le même verre ou la même bouteille qu’eux à l’école. J’ai donc toujours préféré la compagnie de mes cousins et cousines, oncles et tantes. Nous sommes pareils. Nous parlons de la même manière. Nous mangeons les mêmes plats. Nous regardons les mêmes émissions. Nous prions le même Dieu. C’est rassurant.

Je suis prosélyte. J’ai bien apprécié la grande tolérance de ma tante et de mon oncle quand ma cousine est tombée amoureuse d’un garçon d’une autre religion. Ils ont d’abord voulu la renier, ce qui est tout à fait normal, je pense. Puis ils ont fait entendre raison à ma cousine et à son amoureux. Leur union sera permise que « si garson-la rant dan nou relizion ». Il a accepté. Le mariage a donc eu lieu, selon nos rites. Mon oncle me l’a dit : « Amener une personne à épouser notre religion est la meilleure chose qu’on puisse faire. Si cela passe par le mariage, ainsi soit-il. »

Je suis dans mon droit. Je n’ai jamais vraiment lu les textes religieux. Mais je sais ce qui est permis et interdit. Inutile de me demander le sens des interdits, je sais juste qu’il ne faut pas questionner ce que dicte Dieu. J’estime ainsi que les homosexuels sont une aberration. Tous ceux qui prétendent qu’ils ont des droits – apparemment, cela s’appelle des droits humains – vivent sans doute eux-mêmes dans le pêché. Il paraît que les lois du pays protègent ces « personnes ». Mais qu’importe, je n’ai pas à respecter les lois établies par des personnes corrompues. Seule la loi divine compte. Et je suis prêt à descendre dans les rues pour le clamer haut et fort.

Je suis en compétition. J’ai découvert que Facebook foisonne de groupes et pages où on peut apprendre plein de choses au sujet de ma confession. Je me suis ainsi pris de passion pour toutes les découvertes scientifiques prouvant sa grandeur et sa justesse. Je me fais un devoir de partager régulièrement les articles qui démontrent scientifiquement que les enseignements de ma religion sont de loin les meilleurs. Si cela peut aider d’autres personnes à se rendre compte de leur errance et regagner le droit chemin, je pense que j’aurai accompli un devoir sacré.

Je suis susceptible. Rien ne m’agace davantage que quand on critique mes pratiques religieuses. Le pays appartient à tout le monde, quand même. Il est impensable qu’on puisse être attaqué ainsi. Prenez, par exemple, cet idiot qui a osé dire que nos processions religieuses obstruent les routes et causent occasionnellement des accidents. Une telle attaque sur toute une religion est inacceptable. Leurs auteurs méritent, eux-mêmes, d’être attaqués. En justice… ou même dans la rue s’il le faut !

J’importe les combats. L’Internet me permet d’apprendre énormément sur de nobles combats que livrent mes coreligionnaires à des milliers de kilomètres. Je n’ai pas l’argent pour partir au front. Puis, je dois aussi m’occuper de mes parents. Je tente donc tant bien que mal de combattre ici, modestement et à mon niveau. En dénonçant ici l’ennemi qui sévit là-bas. Voire, quand c’est possible, de m’attaquer aux intérêts de l’ennemi sur mon sol. Me demande-t-on seulement de faire cela ? Non. Mais il est de mon devoir d’agir ainsi.

Je mobilise les miens. Je le sais, je le vois. Ils sont tous en train de comploter afin de nous nuire. Étonnamment, ils semblent disposer de soutiens importants dans leur tâche. C’est pourquoi je fais partie de ceux qui se mobilisent pour défendre nos intérêts. Je participe ainsi régulièrement à nos rassemblements. Ils sont tantôt discrets, tantôt très ostentatoires. S’il faut se mobiliser et s’organiser dans la discrétion, il nous faut aussi parfois montrer au monde que nous ne sommes pas seuls. Certes, il nous est arrivé de discuter d’actions musclées, mais ne comptez pas sur moi pour vous avouer si nous en avons déjà effectuées ou si nous allons le faire à l’avenir.

Je sais qu’ils sont nombreux à ne pas me supporter. Mais peu importe. S’ils sont nombreux, nous le sommes aussi…