C’est rare que Navin Ramgoolam soit aussi prévisible. Hier, il a fini par faire exactement ce qu’on attendait de lui depuis une semaine : proroger l’Assemblée nationale. Le Premier ministre enchaîne désormais les coups tactiques pour gagner du temps.

C’était déjà le cas le 15 avril dernier, quand il avait demandé l’ajournement du Parlement pour un mois. Le but était alors de rapidement finaliser la réforme électorale et constitutionnelle avec Paul Bérenger et d’appeler le pays aux urnes dans la foulée. Toutefois, le quotidien des négociations entre Ramgoolam et Bérenger est fait d’aléas. Les certitudes de la veille cédant souvent au doute du lendemain depuis ces dernières semaines…

On aura ainsi beau dire que le Premier ministre est un grand stratège, il semble néanmoins qu’il réagit plus qu’il n’agi ces derniers temps. Ainsi le 24 avril dernier, ce qui semblait être un « done deal » a capoté au dernier moment. Tandis que les uns ont expliqué cela par l’intervention in extremis de groupes de pression, d’autres ont attribué la volte-face aux conseils fournis par l’équipe de communicants du Premier ministre – dont le sondage l’aurait conduit à être davantage retors en négociation avec Bérenger. Enfin, les plus indulgents ont salué le coup de maître, all thought along, d’un Ramgoolam qui n’a jamais eu l’intention de sceller le deal.

La vérité, c’est qu’au-delà de leurs postures publiques – conciliant pour le premier et faussement va-t-en-guerre pour l’autre –, Ramgoolam et Bérenger alignent les rendez-vous manqués. Pourtant, ce n’est pas faute de bonne volonté. Les proches des deux leaders nous abreuvent quotidiennement des « latest news » sur la négociation. Tel macadam n’existe plus, telle « personne interposée » a pu faire entendre raison à l’un ou à l’autre. Le relationnel est tel que, tout comme c’est Ramgoolam qui avait annoncé que le MMM ne tiendrait pas de meeting du 1er Mai… hier, c’est par SMS du bureau politique mauve que nous avons appris, vers 17h, que l’annonce de la prorogation du Parlement tomberait dans les minutes qui suivaient !

C’est que la ligne de communication rouge-mauve n’a jamais été rompue. Quelques personnes de bonne volonté – aussi bien dans le camp de Ramgoolam que dans celui de Bérenger – n’ayant jamais cessé d’œuvrer à un rapprochement… avec la bénédiction de leurs patrons respectifs. Mais paradoxalement, chaque leader aborde les (re)négociations avec un Plan B en tête.

Ainsi, il serait faux de dire que la décision de proroger le Parlement avait été arrêtée bien à l’avance. Si c’était le cas, les neuf membres du gouvernement qu’ION News a interrogé hier à la sortie de la réunion du groupe parlementaire de la majorité seraient de sacrés acteurs. Car capables, à l’unisson, de prétendre aller au combat quand en fait ils savaient déjà que la séance tant redoutée n’aurait pas lieu. De même, si Navin Ramgoolam était certain que l’Assemblée nationale ne serait pas en travaux aujourd’hui, il n’aurait pas fait sérieusement travailler ses éléments de réponses sur la question de Reza Uteem au sujet de la Declaration of Assets Act et la Private Notice Question que le leader de l’opposition aurait posée sur le même thème et probablement aussi sur la Rolls Royce de Londres.

De même, dans un étonnant exercice de retenue, le leader de l’opposition a choisi de ne pas commenter à chaud la prorogation du Parlement et le point d’explication de Ramgoolam d’hier soir. Pourtant, les propos du Premier ministre avaient été diffusés in extenso par les radios. De quoi fournir à Bérenger tous les éléments nécessaires pour se faire son opinion. Or, il a décidé de se priver d’une présence attendue dans les trois quotidiens et bulletins radios de ce matin. Pourquoi ?

D’évidence, c’est parce que Bérenger avait des choses à discuter avec Ramgoolam hier soir. Le leader des travaillistes n’a d’ailleurs pas fait mystère de son intention d’appeler le leader de l’opposition au sujet de sa décision de proroger le Parlement. Mais la discussion s’est-elle arrêtée à ce sujet ? Certainement pas. Car comme l’a souligné le chef du gouvernement, il est toujours « souhaitable » que Bérenger et lui s’entendent sur la question de la réforme.

On en est là. A écouter la version officielle, consistant à dire que le temps de la prorogation sera consacré à la finalisation d’un projet de loi sur la réforme. Puis, à savoir que la vraie raison est plutôt l’ultime tentative d’un raccommodement sur la question de la IIe République et d’une entente électorale rouge-mauve.

Pendant que les constitutionnalistes se pencheront sur le projet de loi sur la réforme, les deux leaders s’attelleront encore une fois à sceller un deal. Qui, on le comprend désormais, est facilement enrayé par un simple grain de sable. Raison de plus pour se ménager, plus que jamais, un plan B. Un B qui se décline probablement en 3 lettres : SAJ.