Les Américains ont une expression imagée : «To throw someone under the bus». En annonçant la démission de deux membres de son gouvernement alors qu’il rendait public le rapport de la commission d’enquête sur les drogues, Pravind Jugnauth a fourni un os à ronger aux caniches et pitbulls des médias. Tout en donnant l’impression aux Mauriciens de s’arc-bouter sur des principes forts.

Au fur et à mesure que d’autres pans du rapport Lam Shang Leen ont été compris et commentés, on est passé à autre chose. Ce lundi, l’attention de nombreuses personnes sera dirigée encore plus loin. Avec le début des travaux de la commission d’enquête sur les agissements d’Ameenah Gurib-Fakim, la population aura droit à une nouvelle dose d’embrouilles politico-institutionnelles dont elle raffole.

Il ne faudra pas pour autant en oublier les recommandations du rapport piloté par l’ex-juge de la Cour suprême. Car si certaines d’entre elles, comme la nouvelle politique de soin à l’égard des toxicomanes, doivent impérativement être mises en œuvre, une autre mérite d’être combattue. Tant cette proposition ouvrirait la voie à la création d’un véritable monstre. Pravind Jugnauth ne paraît, certes, pas partager la mauvaise opinion de Lam Shang Leen au sujet de l’Anti Drug and Smuggling Unit (ADSU), mais il semble toutefois évident qu’une refonte des méthodes et une purge partielle de ce département de la police s’imposent.

La solution que propose toutefois le rapport de la commission d’enquête sur les drogues semble aussi dangereuse que mal inspirée. Prenant la forme d’une chimère obtenue en rassemblant Judge Dredd, Jack Bauer et Javier Peña. Que la National Drugs Investigation Commission (NDIC) – née de la fusion de l’ADSU et de la Customs Anti-Narcotics Squad – puisse émettre des mandats d’arrêt, procéder à des arrestations et poursuivre des accusés… soit ! C’est après tout plus ou moins ainsi que fonctionne la commission anticorruption. Toutefois, en confiant éventuellement à cette NDIC – sans contrôle judiciaire – le pouvoir de surveiller des communications téléphoniques et de consulter des comptes bancaires, on va bien trop loin. En prenant bien trop de risques.

Le Parlement a démontré son inefficacité à chapeauter convenablement l’action de l’Independent Commission against Corruption. Le comité parlementaire dédié étant devenu le théâtre de querelles aussi puériles qu’inutiles. Comment contrôlera-t-on alors une NDIC dont les grands yeux et grandes oreilles pourraient aussi bien être utilisés par des officiers sans scrupules ? Ou dont les allégeances politiques les amèneront peut-être à partager une foule d’informations sensibles avec des responsables politiques au pouvoir ou dans l’opposition ? Si la traque des trafiquants et de leurs financiers nécessite le déploiement de moyens lourds et efficaces, la création d’une institution comme la NDIC, opérant sous une loi d’exception, générera à coup sûr son lot de répercussions imprévues.

Dans leur sagesse, c’est probablement ce que chercheront à éviter les juges Caunhye, Devat et Jugessur-Manna en recommandant d’éventuels changements à la manière dont le président de la République est nommé et éventuellement démis de ses fonctions. Conformément à la 2e mission qui leur est confiée dans les terms of reference (TOR) de la commission d’enquête dont ils font partie. On ne peut qu’espérer que ces trois juges de la Cour suprême éviteront tous les écueils liés à ces TOR rédigés avec une trop forte arrière-pensée politique.

L’enjeu ici, c’est de voir le mandat et le modus operandi d’Ameenah Gurib-Fakim pour ce qu’ils sont : une anomalie. Rendue possible par la nomination d’une non-politique inexpérimentée à un poste qui demande – on le mesure maintenant – une profonde connaissance de nos institutions et des personnes qui les dirigent. L’autre considération, tout aussi majeure, est de ne pas réduire le statut du garant de la Constitution à celui d’un vulgaire sous-fifre du gouvernement éjectable au moindre signe de défiance ou selon les humeurs de la majorité parlementaire.

A l’ADSU ou à la présidence de la République, c’est la qualité des personnes choisies qui détermine le travail qu’ils effectuent au sein de leurs prés carrés respectifs. Changer d’institutions ou de mode de nomination ne produira donc que très peu de résultats tant que nos élus continueront à influer directement – ou indirectement – sur le choix des personnes. En se basant souvent sur de savants calculs politiques, ethniques, voire pécuniaires. Cela, nos gouvernements successifs le savent depuis des lustres. Ils ne sont donc pas prêts de changer un système qui leur est si utile.