Il n’est même pas 11 heures, une journaliste de la MBC et son cameraman sont postés à l’entrée de l’hémicycle pour filmer les députés. Rajesh Bhagwan passe dans le coin. En convalescence depuis décembre, le député MMM s’est remis à temps pour la rentrée parlementaire. «Enn ta ti swete mo pa vini», plaisante-t-il en passant près des policiers affectés au Parlement.

Il va ensuite rejoindre Reza Uteem. Les deux élus discutent au receptorium de l’Assemblée nationale. Ils sont rejoints par Shakeel Mohamed. Qui est accueilli par un «bravo, tonn res leader» du député de Port-Louis Sud/Central. L’élu rouge cache mal sa gêne.

Pendant ce temps, l’hémicycle se remplit peu à peu. Arvin Boolell arrive bien en avance, peu avant 11h10. Arborant une cravate rouge, il est briefé par le personnel du Parlement. On lui montre les documents qu’il devra signer et aussi le serment qu’il doit prononcer. Jusqu’à ce qu’il soit appelé par la Speaker, il devra s’asseoir dans la galerie réservée aux invités de marque. Dans la galerie publique, une dizaine de dadi et nani attirent le regard. Certaines d’entre elles portent des saris rouge vif et n’ont d’yeux que pour l’élu de Belle-Rose/Quatre-Bornes (no 18).

Les plus proches collaborateurs du Premier ministre arrivent : Nayen Kumar Ballah, sir Bhinod Bacha ou encore Ken Arian vont s’asseoir dans les travées réservées aux fonctionnaires. Plus loin, Maneesh Gobin discute avec Sudhir Sesungkur, qui lui demande de jeter un œil sur un document.

Les autres membres du gouvernement vont à leur place. Comme à son habitude, sir Anerood Jugnauth est encadré de près par son garde du corps. Il porte les dossiers du ministre mentor et s’assure que ce dernier soit bien assis à sa place avant de rebrousser chemin.

Mahen Jhugroo est, lui, en tournée. Après avoir salué les conseillers de Pravind Jugnauth, il va discuter avec quelques membres du PMSD. Puis c’est après un «Reza, ki manier?» qu’il parle brièvement au deputy leader du MMM. Le patron des mauves est, lui, tout sourire. Il retrouve son élément, le lendemain de son anniversaire: il a fêté ses 73 ans, ce 26 mars. Il regarde autour et, de bonne humeur, lance un «ayo papa!» à la cantonade.

Deux minutes avant que la sonnerie ne retentisse, Pravind Jugnauth gagne sa place. Le front bench est jovial, à l’exception du chef du gouvernement concentré sur ses dossiers. Qu’il continue à consulter même quand Ivan Collendavelloo tente de lui faire la conversation.

Xavier Duval arrive quelques instants avant que les travaux parlementaires ne débutent. Très sérieux, il ne discute avec personne et scrute consciencieusement ses notes et sa tablette. L’humeur studieuse du leader de l’opposition gagne ses troupes. Seul Salim Abbas Mamode fait bande à part pour un brin de causette avec Yogida Sawynaden et Nando Bodha.

La sonnerie va retentir ; dans la galerie des invités, Arvin Boolell semble excité. Il descend prêter serment et sur le moment, prononce légèrement mal un mot du texte. Pravind Jugnauth lâche un sourire narquois et souffle un mot à son voisin immédiat. Par courtoisie, tous les députés saluent la fin de la prestation de serment par un mouvement général de tab latab. Seul Anil Gayan reste stoïque. Le député du numéro 18 va s’asseoir à côté de Shakeel Mohamed. Il est chaleureusement salué par les élus rouges.

Après un hommage à l’ancien ministre et député Kishore Deerpalsing, la première Private Notice Question (PNQ) de 2018, sur l’affaire Sobrinho, débute. Pravind Jugnauth lit sa réponse pendant une dizaine de minutes. Pendant ce temps, Ivan Collendavelloo écoute, la mine renfrognée.

Les questions supplémentaires du leader de l’opposition se succèdent. En réponse à l’une d’elles, le Premier ministre affirme qu’une copie de la lettre anonyme transmise à la commission anticorruption a été envoyée à Xavier Duval. Celui-ci le corrige immédiatement et insiste pour que Jugnauth dépose la lettre devant les députés.

Le Premier ministre accepte, puis se ravise après avoir reçu une note de son personnel. Il explique qu’il lui faudra solliciter un avis légal sur la question avant de décider si la lettre peut ou non être déposée à l’Assemblée nationale. Joueur, Duval ne lâche pas prise. Mais Jugnauth fait mine de ne pas entendre.

Le Premier ministre entend toutefois bien le reproche du leader de l’opposition au sujet du manque de crédibilité de l’Independent Commission against Corruption (ICAC). Il réplique : le patron du PMSD ne parlait pas de manque de confiance en l’ICAC quand il était ministre avec les travaillistes ou le MSM. Duval laisse passer.

Par contre, il bondit en entendant le Premier ministre dire qu’il a retiré sa plainte contre Showkutally Soodhun dans l’affaire des menaces à son égard. Le leader de l’opposition persiste : non seulement il n’a pas retiré sa plainte mais la justice commencera à entendre l’affaire à partir de cette semaine. Dans la foulée, le leader du PMSD s’étonne que le Premier ministre soit aussi mal informé. Jugnauth accuse le coup. Le principal concerné, Showkutally Soodhun, rigole de son backbench de la majorité parlementaire.

Le temps imparti à la PNQ est presque écoulé, le Premier ministre cherche à terminer par un point d’orgue et brandit une photo montrant Alvaro Sobrinho en compagnie d’Aurore Perraud alors que celle-ci était ministre. Les bleus s’emportent. La voix de la députée de Port-Louis Nord/Montagne-Longue (no 4) se fait bien entendre au milieu des «Shame! shame!» de ses camarades de parti.

«Get saki pe asiz kot twa avan. Apre to get mwa», rétorque Perraud. «Cheap politics!» rajoute-t-elle à nouveau. Pravind Jugnauth tente de donner le change. Mais relativement calme, Aurore Perraud ne le lâche pas : «Zis sa mem repons to ena? Pena lot zafer ankor? Mo ti pe atann mieux de toi.»

Maya Hanoomanjee tente de ramener le calme dans l’hémicycle et demande à Aurore Perraud de cesser de parler. Mais la députée repart de plus belle. Elle reproche à Jugnauth de ne pas être digne d’être Premier ministre et accuse à nouveau Ivan Collendavelloo. Le Deputy Prime minister ne semble pas du tout incommodé par les piques de Perraud. Le leader of the house, lui, laisse passer l’orage et renonce à interrompre l’ancienne ministre. La PNQ se termine dans le brouhaha et par un dernier avertissement de la Speaker à la députée du no 4.

C’est déjà l’heure des questions au Premier ministre. Rajesh Bhagwan interroge celui-ci sur les conclusions, jamais rendues publiques, du Fact Finding Committee sur Vijaya Sumputh. Malgré les accusations du député de Beau-Bassin/Petite-Rivière (no 20) à l’encontre d’Anil Gayan, celui-ci demeure détendu.

Le ministre du Tourisme nargue même Bhagwan, qui s’emporte : «Al get to metres. Pa rod lamerdman ar mwa la in!» Cette fois-ci Gayan n’apprécie pas. «Ale lysol!», se moque-t-il. Dans le chahut, Pravind Jugnauth en oublie la question supplémentaire de Bhagwan. «Biro PMO pe fatig to latet!» diagnostique l’élu du numéro 20.

On passe à une autre question, sur les déplacements à l’étranger du Deputy Prime minister. Détendu, Ivan Collendavelloo écoute le Premier ministre dire que les informations sont en train d’être compilées. Les députés de l’opposition se demandent pourquoi cela prend autant de temps. Conciliant, Jugnauth rappelle à Bhagwan qu’en tant que «vieux joueur», puis se rattrape «jeune joueur», il devrait en savoir davantage. L’élu du MMM a la formule toute trouvée : «Lor pa vinn vie sa!» lance-t-il, déclenchant l’hilarité de ses pairs.

Etienne Sinatambou essaie de donner le change mais est rapidement ramené à l’ordre par Maya Hanoomanjee. «Ferme to labous, vander», intime aussi Bhagwan. Celui-ci n’en a pas fini avec le Premier ministre, qui vient de lui rappeler qu’ils ont fait partie du même gouvernement MSM-MMM de 2000 à 2005 et qu’à ce titre, il doit savoir qu’il faut du temps pour récupérer certaines informations. Pince sans rire, l’élu mauve coupe : «Inn informatise aster, non?» Le Premier ministre ne trouve pas de quoi répliquer sur le moment, pendant que l’opposition rigole de bon cœur.

La question de l’introduction du kreol au Parlement conduit, elle, à un clash entre le chef du gouvernement et Veda Baloomoody. Face à Jugnauth, qui cite Dev Virahsawmy au sujet du manque de connaissance des députés sur le kreol, l’élu mauve s’emporte. Il rappelle que la langue est enseignée à l’université de Maurice et dans les écoles primaires aussi. Maya Hanoomanjee arrive, tant bien que mal, à ramener le calme.

Quelques instants plus tard, c’est sur une question au sujet de l’Economic Development Board qu’Arvin Boolell pose sa première question supplémentaire. «Hmmmmm», reprennent en cœur de nombreux députés des deux côtés de l’hémicycle. Avant de répondre, Pravind Jugnauth accueille «chaleureusement» le nouveau député du PTr puis le reprend gentiment sur le fait qu’il s’est un peu fait remonter les bretelles par la Speaker, en faisant un commentaire au lieu de poser sa question. Mahen Jhugroo ne se fait pas prier pour plaisanter : «Bizin grat zorey la bien…»

«Time is up», prévient Maya Hanoomanjee quelques instants plus tard.