Il règne une certaine animation dans les couloirs du Parlement. Une bonne partie des députés sont déjà installés et discutent avec leurs voisins. La liste des intervenants pour les débats sur la motion d’Alan Ganoo est prête et circule. Huit noms y figurent.

Les uns s’affairent à ranger ou finaliser leurs notes, à l’instar de Malini Sewocksingh qui, crayon en main, noircit feuille sur feuille. Elle intervient durant les débats, un peu plus tard. D’autres préfèrent casser la blague en attendant la Speaker. Un coup d’œil à l’horloge qui surplombe la salle indique qu’il est presque 15h. La cloche annonçant l’arrivée de la Speaker retentira bientôt.

Xavier Duval sort précipitamment. Dans les couloirs, le leader de l’opposition se hâte de retourner à son bureau : «J’ai oublié mes questions.» Nando Bodha le regarde passer, sourire en coin.

La galerie publique est quasi déserte. Mahmad Kodabaccus, secrétaire général du PMSD, est fidèle au rendez-vous, bien calé dans la section réservée aux invités. Dans l’hémicycle, plusieurs sièges sont vides. Dont celle de sir Anerood Jugnauth, à qui la Private Notice Question du jour est adressée.

Autre place du front bench inoccupée : celle du Deputy Prime minister. Ivan Collendavelloo vient de terminer son point de presse, qu’il anime à côté, à la municipalité de Port-Louis. Ses collègues du Muvman liberater, les ministres Husnoo et Boissezon, sont, eux, déjà installés au Parlement.

La cloche retentit. La Speaker fait son entrée. En face d’elle, de l’autre côté de la salle, une poignée de fonctionnaires. Mais aussi les conseillers de Pravind Jugnauth : Jean François Chaumière et sir Bhinod Bacha. Nayen Kumar Ballah est, lui aussi, fidèle au poste. Si celui qu’il conseille est absent, Dev Beekarry, rattaché au ministre mentor, est bien là.

Pravind Jugnauth entame la lecture de la réponse à l’interpellation sur Rodrigues. Certains sièges vides retrouvent leurs locataires : Pradeep Roopun, qui n’a pas oublié sa tablette. Collendavelloo arrive environ cinq minutes après le début de la séance.

La mine bourrue, Xavier Duval est attentif, sur le bord de son fauteuil. Le chef du gouvernement fait le rappel des débuts de l’autonomie de Rodrigues, en 2002, sous le gouvernement MSM-MMM ; de la contribution de son père au développement de l’île ; des dotations prévues dans le Budget 2017-2018…

Shakeel Mohamed entre dans l’hémicycle, sac à dos sur l’épaule. Installé à côté d’Ezra Jhuboo, il sort bien vite son ordinateur portable. Derrière lui, Alan Ganoo révise ses notes. Il prendra la parole dans une demi-heure.

Duval prend des notes régulièrement quand Jugnauth évoque les formules proposées, en décembre 2011, par le consultant Ecorys, en collaboration avec Parsons Brinckerhoff et De Chazal Du Mée. En tout, cette étude de faisabilité pour améliorer l’aéroport de Plaine-Corail donne quatre options, outre celle de ne rien faire.

A côté, Aurore Perraud est sur son portable, comme Thierry Henry à la travée juste derrière. Sur leur gauche, Veda Baloomoody poursuit une conversation entamée avant la cloche avec Reza Uteem et Paul Bérenger. Une discussion démarrée en mode murmure mais dont le volume monte parfois. Ce qui leur vaut quelques regards de travers de leurs voisins d’en face et même un «tchiik» agacé.

15h09. Roubina Jadoo-Jaunbocus, qui a passé un sale moment il y a deux jours devant la commission Lam Shang Leen, prend sa place.

Pravind Jugnauth poursuit. GIBB (Mauritius) et TPS Consult Ltd agissent comme consultants, depuis avril 2016. Ils sont chargés de préparer les documents d’appels d’offres, du design et de l’estimation des coûts pour une nouvelle piste d’atterrissage. L’Assemblée régionale ayant opté pour étendre les structures existantes afin de pouvoir accueillir de plus gros avions. Un rapport préliminaire doit d’ailleurs être soumis d’ici la fin du mois.

Les analyses géotechniques montrent que le substrat rocheux est à une profondeur deux fois plus élevée que prévue, enchaîne le Premier ministre. Ce qui fait gonfler le budget de Rs 2 milliards à Rs 11 milliards si le projet d’extension se fait sur pilotis. GIBB recommande alors de construire une nouvelle piste. «Dix ans», se désole Duval en secouant la tête.

Sanjeev Teeluckdharry étudie, entre-temps, la liste des orateurs. Joseph Buisson Léopold porte une oreille attentive à Jugnauth. Tout comme Francisco François. Les travaux à l’unité de dessalement à Pointe-Coton, au coût de Rs 16,5 millions, devraient se terminer d’ici la fin du mois. Et divers projets financés par l’Union européenne vise à améliorer l’accès à l’eau potable. Duval secoue discrètement la tête.

On passe maintenant au volet santé de cette PNQ. Jugnauth énumère la douzaine de projets qui seront initiés pour améliorer les soins dont bénéficient les Rodriguais. Des arrangements sont aussi en cours pour augmenter les missions de spécialistes dans l’île.

Le gouvernement continuera de soutenir Rodrigues tout en «respectant pleinement son autonomie», conclut le Premier ministre. «Bien dit !» La réaction de Stephan Toussaint est immédiate. Ses collègues de la majorité le rejoignent pour tap latab.

Les questions supplémentaires s’enchaînent dans un calme relatif. Xavier Duval, le ton ferme, veut savoir si une décision finale a été prise quant à la nouvelle piste d’atterrissage. L’aéroport est urgent si on veut re-booster un secteur du tourisme qui stagne, insiste Duval. «Je suis d’accord, c’est une priorité. Cela a été une priorité depuis tellement d’années», fait remarquer Jugnauth, un brin sarcastique. «Hmm», semble approuver Mahen Jhugroo.

Il y a eu beaucoup de «dilly dallying», rétorque le leader du PMSD. Le Premier ministre secoue la tête, montre sa désapprobation.  Duval enchaîne avec les difficultés d’approvisionnement en eau. «Les Rodriguais ont 2 heures d’eau… pas par jour mais par mois», s’offusque-t-il. En demandant au Premier ministre si les 4 unités de dessalement seront pleinement fonctionnelles à la fin de l’année.

«Ces quatre projets sous l’ancien gouvernement…» A peine Jugnauth a-t-il ouvert la bouche que Duval l’interrompt : «Ki pe fer politik?» «Ecoutez», exhorte Jhugroo et d’autres. Le chef du gouvernement proteste également : on ne lui laisse pas l’occasion de poursuivre qu’on prétend déjà savoir ce qu’il va dire.

Joseph Buisson Léopold, main levée, tente d’attirer l’attention de la Speaker. Mais Duval n’en a pas fini avec ses questions. Il insiste : aucune amélioration notée depuis dix ans. Les protestations des travées de la majorité sont tantôt amusées, tantôt irritées. «Dix ans», reprend Bodha. «Sept ans en charge du Budget», fait-il remarquer en pointant du menton Duval.

Pravind Jugnauth saisit la balle au bond. «Depuis dix ans, nous ne voyons aucune considération pour  Rodrigues. Mais ce gouvernement accordera à Rodrigues la considération qu’il faut», assure-t-il.

Dans le même temps, Francisco François et Patrice Armance se taquinent. «Pa bliye», dit le député de Rodrigues plusieurs fois, le menaçant sur un ton blagueur. Armance rigole.

Il est 15h31. Maya Hanoomanjee intervient : elle accorde du temps supplémentaire au leader de l’opposition, «dans un souci d’équité» et «avant que vous ne demandiez».

Duval évoque le manque d’espace à l’hôpital Queen Elisabeth. Ce qui aurait conduit, entre autres, à l’admission de patients hommes dans les salles réservées aux femmes. Les deux députés rodriguais protestent énergiquement. «No!» tonne Francisco François. «That’s not true!» renchérit Joseph Buisson Léopold. «That’s not true! répète François. Met fam ar zom… Ki gagne?»

Pravind Jugnauth ne peut ni confirmer, ni infirmer mais promet d’y jeter un œil. Hanoomanjee donne la parole à Léopold, Duval proteste, il n’a toujours pas fini. En face, Collendavelloo, Roopun et d’autres  grognent : qu’on laisse le député poser sa question. Face à une remarque de Roopun, Thierry Henry prend la mouche. «Al asiz laba to mem», dit-il en désignant la chaise de la Speaker.

Celle-ci, qui recommande à Léopold d’être bref, rabroue le député bleu. Qui la prie, illico, de demander au ministre des Arts et de la Culture de répéter ses propos. «Kifer ou zape? Al asiz laba», balance-t-il à Roopun.

L’intervention de Léopold n’est pas une question mais une mise au point. Le leader de l’opposition a débité tant de choses «trompeuses». Hanoomanjee le reprend immédiatement, «misleading» n’étant pas un terme utilisé à la légère au Parlement.

Perraud et des camarades bleus donnent de la voix. «Asiz twa! Asiz twa!… You can’t say misleading.»

Léopold se reprend et dénonce la méconnaissance de Xavier Duval qui visiblement ne sait pas que Rodrigues est autonome. Baboo et Henry l’interrompent : «Question ?! Question ?!» «Les li koze», réplique-t-on des bancs de la majorité. «So pei sa, les li koze.»

«Le leader de l’opposition ne sait pas ce qu’est l’autonomie», insiste Léopold, salué par des tap latab des élus de la majorité.

Duval rapporte, un peu plus tard, les allégations de corruption rampante touchant l’administration. Arguant que c’est ce que lui ont raconté les Rodriguais qu’il a rencontrés dans l’île, la semaine dernière. Le leader du PMSD de plaider pour une unité renforcée de l’Independent Commission against Corruption à Rodrigues. «Al l’ICAC», lui suggère Léopold. «Mo gagn zafer ar twa, mwa ?» la répartie de Duval fuse, le ton est agacé.

La Private Notice Question se terminera sur une note moins glaciale. Pravind Jugnauth invitant Xavier Duval à se rendre plus souvent à Rodrigues.

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