C’est brutal. Mais il est difficile de dire la chose autrement. Seul, le MMM n’a aucune chance de gagner les prochaines législatives. Même pas de faire élire la vingtaine d’élus nécessaires pour négocier un éventuel rapprochement post-scrutin avec une autre formation politique. Face à cette perspective morose, le parti est rongé par un mal aussi invisible que dangereux. La schizophrénie gagne les mauves et leur leadership.

Un peu comme le rat de ville et le rat des champs de La Fontaine, le MMM a ses militants urbains et les militants ruraux. Si les premiers sont habitués aux campagnes tonitruantes et aux 3-0, même quand leur parti perd les législatives, les militants des villages vivent, résignés, la réalité des habitudes de votes du «hindu belt» parcourant 9 des 20 circonscriptions de l’île. Autant le die-hard de Beau-Bassin/Petite-Rivière trouve géniale la perspective d’un «seul contre tous». Autant le militan koltar de Piton/Rivière-du-Rempart juge cette idée saugrenue.

Puis, il y a la schizophrénie collective au sujet de Paul Bérenger lui-même. Celui qu’on s’accorde à décrire comme la plus grande force et – en même temps – la plus grande faiblesse du parti. Les desiderata du chef, discutés voire contestés parfois, ont néanmoins vocation à prévaloir. Le dernier épisode en date : l’idée du leader de présenter Nita Jaddoo comme candidate à Belle-Rose/Quatre-Bornes s’est heurtée à la résistance tenace de la régionale de la circonscription. Elle était même prête à passer au vote le choix de son candidat Vijay Makhan. Pourtant, en bon apparatchik, l’ancien diplomate a renoncé à la course. Sauvant Bérenger d’un humiliant désaveu de la régionale du no 18. Sans toutefois faire disparaître la frustration de ceux qui doivent désormais militer à contrecœur pour Jaddoo.

Plus généralement, les mauves sont déchirés entre, d’une part, la volonté de livrer bataille au nom des valeurs dont ils se gargarisent à longueur de journée. Et d’autre part, le tic-tac oppressant de l’horloge de l’histoire. Si Pravind Jugnauth va au bout du mandat de son gouvernement, il appellera le pays aux urnes au moment où le MMM aura fêté ses 50 ans. Dont seulement 9 ans et 3 mois ont été passés au gouvernement. Fin 2019, les mauves auront effectué une traversée du désert de 14 ans et demie. Soit une année de plus que ce que le parti a pris pour partir de rien en 1969 avant de remporter le premier 60-0 de l’histoire du pays en juin 1982.

Le tic-tac concerne aussi Paul Bérenger lui-même. Certes, le miracle politique de sir Anerood Jugnauth s’est matérialisé alors que l’ancien Premier ministre avait 84 ans. Le patron des mauves en aura 10 de moins à la fin du mandat de Pravind Jugnauth. D’ici là, il aura deux ans de plus pour dérouter jusqu’à son cercle intime par ses choix et stratégies dont lui seul semble connaître et comprendre les tenants et aboutissants. Mais aussi pour laisser ses quelques lieutenants ambitieux le noyauter davantage afin que le patron s’exprime en leur faveur quand viendra le moment de désigner son successeur.

Voici donc le tableau que dressent ceux qui affirment que le MMM est condamné à conclure un pacte électoral avec un MSM en perte de vitesse. Toutefois, les dénégations, et koz koze inventés en cuisine ont peu d’effet sur ceux qui affirment que l’alliance doit se conclure rapidement. Mais tous ceux qui pensent voir les leaders du MSM et du MMM annoncer leurs épousailles bientôt se trompent. Pas parce que, contrairement à ses démentis solennels, Bérenger préférera faire alliance avec un Parti travailliste éventuellement dirigé par Arvin Boolell. D’ailleurs, manquant l’instinct brutal du prédateur et handicapé par l’ascendance de Navin Ramgoolam sur ses troupes, Boolell part avec un fort handicap dans la course au leadership du plus vieux parti de Maurice.

La seule raison qui empêche Bérenger et Jugnauth de se lancer dans une séquence on/off se trouve à Londres, sous les ors du Conseil privé de la Reine. En effet, ce n’est que début 2018 que les Law Lords britanniques écouteront l’appel interjeté par le Directeur des poursuites publiques contre la décision de la Cour suprême innocentant le Premier ministre dans l’affaire Medpoint. Tout accord conclu avant la décision du Privy Council, d’ici mi-2018, équivaudrait pour le MMM à prendre un colossal risque.

Incapables d’acter la solution toute trouvée, les mauves bombent donc le torse. Font fuiter leur liste de candidats afin de démontrer leur sérieux. Prétendent – le ridicule ne leur fait pas peur – être plus forts que jamais. Et se prennent même de temps en temps à critiquer, avec une virulence feinte, le chef du gouvernement. Bérenger, dans un numéro de cirque qu’il maîtrise parfaitement, et qu’il a effectué avec brio à peine quelques mois avant la conclusion de l’alliance PTr-MMM en 2014, décrète : «Pena et pa pou ena raprosman MSM-MMM, parski zordi MSM enn pouritir.»

Le patron des mauves prend systématiquement soin de glisser des conditions tacites dans ses déclarations. Elles sont faciles à repérer. Si «zordi, MSM enn pouritir», demain, un Jugnauth blanchi en dernier ressort par le Privy Council; le sheikh exilé au Qatar; le conseiller «pran kas» répudié; pourraient permettre au fétide MSM de «zordi» d’exhaler un doux parfum de fraîcheur jusqu’aux délicates narines de Bérenger. Qui, à coup sûr, finira alors par en tomber amoureux !

Mais cette nouvelle histoire d’amour prendra du temps avant de se réaliser. D’ici là, Bérenger et ses troupes sombreront un peu plus dans la schizophrénie. Obligés d’attaquer et de critiquer davantage le MSM afin, d’une part, d’être perçus comme une opposition sans concession et non loyale. Mais aussi, d’autre part, en vue d’affaiblir davantage Jugnauth et de l’amener à la table des négociations en position de faiblesse, le moment venu.

Or, Bérenger a découvert la dangerosité de ce petit jeu en 2014. Quand il a tenté de canoniser politiquement Ramgoolam après l’avoir présenté comme le diable durant les années précédentes. Einstein avait expliqué que la folie consiste à «refaire toujours la même chose, et d’attendre des résultats différents». Et si c’était aussi la définition de la schizophrénie?