La date de soumission des appels d’offres pour le Metro Express ne cesse d’être repoussée vue la complexité du dossier. Il semble que le choix des technologies et des matériaux est restreint lorsqu’une limite budgétaire stricte est imposée dès le départ alors que Metro Express se doit être une initiative ambitieuse et innovante par rapport à notre contexte. Nous voulons, ici, nous arrêter sur la dimension énergétique du projet. S’il faut saluer la décision du gouvernement de demander à une firme singapourienne d’évaluer l’impact environnemental du Metro Express, il faudra que soit rendues publiques les attributions de cette étude. Elles doivent être élargies et prendre en considération les points de vues de toutes les parties concernées, y compris la société civile.

À ceux qui pensent qu’il ne faut pas bloquer le développement et que les aspects écologiques sont superflus, il faut simplement rappeler que nous ne sommes plus au siècle dernier. Jadis, on pouvait tout faire sans prendre en compte les limites de la nature, y compris sa relation avec l’humain. Or, on a abusé de cette liberté. Que ce soit la terre, l’air, les rivières, l’océan et les écosystèmes autour de nous, mais aussi notre santé, la vulnérabilité n’est plus chose à démontrer. Au centre de tout développement est le recours à des sources d’énergies : rappelons-donc quelques dimensions vitales que cela soulève dans le cadre du Metro Express.

Primo, nous misons sur le fait que les gens doivent laisser leurs voitures pour prendre le Metro Express. Si ce dernier est de traction électrique, il demeure qu’à plus de 80% notre courant provient des énergies fossiles, principalement du charbon. Et cela s’ajoute à l’efficacité de la conversion des combustibles en électricité qui est de l’ordre de 45% pour un moteur diesel contre environ 30% pour nos centrales à charbon. Le risque est donc que si une masse critique d’usagers de voitures ne fait pas le choix du Metro Express, les émissions polluantes, y compris le CO2, seront plus importantes. En Australie et Inde, où le charbon demeure dominant, les bénéfices environnementaux sont ainsi réduits significativement et la solution reste dans l’augmentation du nombre de passagers qui choisiront le transport public au lieu de leurs voitures.

Secundo, les analyses comparatives doivent couvrir tout un cycle de vie, soit inclure les impacts environnementaux (et aussi sociaux) sur 50 ans, voire plus. En amont, il faudra aussi intégrer les coûts financiers mais aussi évaluer les coûts sur la nature et l’humain qui relèvent de la manufacture des composants du système (infrastructures, trains, équipements, matériaux, etc.), de la construction, de l’opération et aussi de l’éventuel recyclage des composants en fin de cycle. N’imaginons pas que c’est un luxe ou qu’il n’y a qu’à laisser à nos enfants le fardeau de se débarrasser des déchets ! Nous ne pouvons concevoir le développement comme cela se faisait au siècle dernier où les limites étaient éloignées. Nous avons déjà dépassé certains paliers comme le prouve le changement climatique, la pression sur l’aménagement du territoire ou la destruction des coraux dans nos lagons. Penser le développement sur le court terme finira par nous éclater à la figure. C’est là surtout que le recours à des énergies renouvelables, de manière décentralisée et en utilisant à des ressources locales, peut faire toute la différence.

Tertio, l’efficacité de l’utilisation des ressources dans le cadre du Metro Express doit être pensée dès le départ. L’énergie est encore une fois un exemple parfait. À l’instar des voitures hybrides, le freinage et les descentes sont génératrices d’électricité, au moins 30% selon les opérateurs du métro de Delhi. À Shanghai, on espère accroire des économies d’énergies de plus de 5% uniquement dans la coordination des horaires de départs et d’arrivées. Imaginons pour simplifier, l’énergie du train descendant le trajet Curepipe-Port Louis fournissant via le réseau une partie des besoins en énergie du train qui monte vers le Plateau Central. À Turin, des projections soulignent qu’une automatisation du système peut apporter davantage de bénéfices.

Même si des trains-sans-chauffeurs n’est pas à l’ordre du jour du Metro Express, la dimension sociale oblige, le recours aux technologies nouvelles peut avoir aussi des bénéfices environnementaux et sociaux dans d’autres circonstances. Par exemple, le temps des billets ou tickets en papier est révolu. Un réseau intelligent ou smart-grid qui combine les transferts en énergie avec ceux de l’information de manière optimale doit faire partie du design initial. Une mobilité efficace, intelligente et durable à un coût raisonnable grâce au support des technologies de communications, et non le transport en soi, doit être l’objectif du Metro Express.

Finalement, puisque le Metro Express dépasse le cadre d’un simple projet de transport et inclura aussi la mise en œuvre d’infrastructures et d’édifices importants autour des stations, il est primordial d’évaluer leurs aspects environnementaux et sociaux. Une station en soi peut être énergivore si nous ne concevons pas sa climatisation, son éclairage, ses systèmes de communication, ses signalisations, ses accès et ses services de sort à optimiser, non seulement la consommation électrique, mais aussi celle de l’eau, sans oublier de penser aussi la gestion des déchets et la facilité des déplacements, y compris pour les personnes avec handicap. Il ne faut nullement négliger le lien avec les autres moyens de transports, le bus, les taxis mais aussi un réseau sécurisé de pistes cyclables et de rues piétonnes. Une approche holistique est essentielle. Or, cela se fait facilement lorsque toutes les parties concernées, y compris la société civile, sont embarquées dans une grande aventure de transformation dès le départ.

Laisser les autres, que ce soit des consultants indiens, français ou singapouriens, réfléchir pour nous, même pas ensemble avec nous mais à notre place, n’est rien de moins que la dictature des technocrates et des financiers. Il ne nous restera qu’à payer les pots cassés.

Concluons en rappelant que parler d’écologie aujourd’hui ne signifie pas l’augmentation des coûts mais de les diminuer de manière certaine dans le long terme, et souvent dans le moyen et court termes aussi. Il s’agit de donner la priorité à notre santé et notre bien-être commun au lieu de chercher à accorder un profit maximal à quelques-uns dans un minimum de temps. La question énergétique est transversale et ne peut être reléguée au second plan avec la hausse du prix du baril de pétrole comme une vraie épée de Damoclès sur nous.

Au fond, finalement, ne s’agit-il pas d’une exigence d’équité et d’une responsabilité éthique que nous devons à nos enfants, à nous-mêmes ? A l’heure où la bonne gouvernance, y compris dans le secteur du développement énergétique, est devenue un concept trop banalisé, il faut se souvenir que nous aurons des comptes à rendre. Si les hommes l’oublient, la nature nous le rappellera de façon peut-être brutale. Espérons que ce ne soit pas irréversible si nous tardons trop à agir.