Uniciti; Moka Smart City; Mon Trésor Smart City; Mont Choisy Smart City; Jin Fei Smart City. Quel benêt osera prétendre que le gouvernement actuel n’arrive pas à faciliter des projets de développement majeurs dans le pays ? Une autocongratulation s’impose. Chantons les louanges du secteur privé – apparemment, c’est plus convenable de dire «la communauté des affaires» – et du gouvernement.

En fait, nous n’y arrivons pas. Car la sensation de nausée est trop forte. On a beau vouloir fermer les yeux. Mais il est difficile de nier qu’année après année, Maurice réussit la prouesse de «bouz fix» dans le Corruption Perceptions Index de Transparency International. Elève moyen (50e), le pays est largement devancé par le Botswana (35e) et le Cap Vert (38e). Pourquoi ?

C’était le cas hier, c’est le cas aujourd’hui : dans et autour du gouvernement, gravitent des «facilitateurs» qui ponctionnent les entreprises. En agissant comme des cerbères des administrations et des responsables gouvernementaux les plus puissants. On raconte des anecdotes : des rendez-vous sollicités en haut lieu, puis le désarroi devant la quasi-obligation de consulter ces facilitateurs au préalable ou après avoir été reçu. Tel maître renard, par l’odeur (des millions) alléchée, ils se trouvent toujours au bon endroit au bon moment.

Face à cette compulsion de «pran kas», les attitudes divergent. D’abord, il y a ceux – ils sont très peu nombreux – qui disent non au racket. Feignant de ne jamais comprendre l’allusion de ceux qui affirment ne pas vouloir se contenter d’humer l’odeur du caviar passant sous leur nez sans jamais en goûter.

Ensuite, viennent de plus petits acteurs économiques, Qui, las de se faire éjecter des petits marchés publics, mettent leurs scrupules et leur conviction de proposer la meilleure offre de côté. Ils mettent la main à la poche, dans certains cas, en respectant une grille tarifaire claire et précise. Mais un doute subsiste. Comme pour ceux qui acceptent de payer pour avoir la certitude que leurs enfants toucheront le jackpot sous la forme d’un recrutement dans un organisme public. On ne sait pas vraiment si la personne au «success rate» impressionnant pour «fer zanfan-la rantre» a effectivement tiré des ficelles. Ou tout simplement consulté au préalable la liste des personnes retenues et démarché ceux ayant déjà obtenu le job !

Enfin, il y a les arrangements de haut vol consentis par les mastodontes du secteur privé – local et étranger. Ceux-là s’arrangent pour faire copain-copain avec les puissants du jour. Les invitant, par exemple, au mariage de leurs enfants. Quitte, parfois, à demander à leurs anciens amis, désormais dans l’opposition, de finalement ne pas assister aux noces afin d’éviter que leurs bienfaiteurs du moment ne les croisent.

On invoque volontiers une sorte d’obligation morale et sociale de contribuer au financement des partis. A l’unisson, les principaux responsables de la communauté des affaires jurent que les contributions ne donnent lieu à aucune contrepartie. En théorie, non. Mais en pratique, les contributions ont une fonction principale. Assurer un «seat at the table» du contributeur. Qui obtient l’assurance tacite de ne pas être expressément mis à l’écart des opportunités futures.

La précaution n’est pas superflue quand on pense à la mésaventure de ce grand patron qui avait misé sur le bon cheval. Finançant lourdement l’adversaire d’un Premier ministre sortant. Cinq ans plus tard, s’apprêtant à revenir au pouvoir, le perdant d’antan est allé jusqu’à refuser la contribution de l’homme d’affaires. S’arrangeant ensuite pour que l’entreprise de l’indélicat soit systématiquement mise à l’écart.

Le financement des campagnes électorales n’immunise toutefois pas les entreprises contre les électrons gravitant autour du pouvoir ou carrément nichés en son cœur. La notoriété des taux pratiqués par certains est telle qu’ils ont même été surnommés Mr 10%. Quelques cyniques du privé avouent volontiers que quand la corruption est «transparente» (sic) et précisément quantifiable, elle se gère plus facilement. Presque comme une ligne additionnelle de coût dans la réalisation d’un projet. Sauf que, dans ce cas, la ligne est pudiquement libellée «contribution au parti».

On est tenté de conclure que les «victimes» de la corruption institutionnalisée et de haut vol y trouvent finalement plus d’avantages que d’inconvénients. Car des permis, coûtant chers, mais obtenus dans les temps valent mieux que ceux arrachés sans un sou additionnel; mais au prix d’interminables négociations et l’escalade du coût des capitaux et des ressources déjà mobilisés. Les plus hauts échelons de la communauté des affaires se seraient-ils résignés à l’idée que le combat est perdu ?

Sinon comment expliquer que malgré la kyrielle d’anecdotes sur les conseillers pran kas et les Mr 10%, la commission anticorruption n’est jamais saisie de dossier de corruption par le secteur privé mainstream ? Pourquoi une organisation, comme Business Mauritius, ne se lance pas dans un plaidoyer ferme visant, par exemple, à purger les conseils d’administration d’organismes parapublics ou d’entreprises d’Etat de leurs membres les plus douteux ?

Pourquoi, aussi, n’assiste-t-on pas à une vague de dénonciations de cas de corruption? A croire que la 50e place de Maurice au classement de Transparency International est le seul fait de quelques flics adeptes de «enn ti-dite» ou quelques inspecteurs véreux de la National Transport Authority. C’est la version mauricienne du Paradoxe de Fermi. On entend sans cesse parler de «gros requins». La probabilité qu’ils existent est très élevée. Pourtant, on n’en attrape jamais!

La communauté des affaires pourrait pourtant se lancer dans une initiative d’envergure sur la corruption. Elle fédérerait à coup sûr l’opinion publique autour d’une telle démarche. Elle pourrait déjà commencer en arrêtant le bluff autour de ce qui est pudiquement appelé «contribution au parti». Car cette appellation sert également à camoufler d’authentiques dessous-de-table.

Dans le cadre de notre documentaire Financement politique : Voyage dans un trou noir , nous avions démontré qu’une quinzaine de groupes avaient contribué près de Rs 80 millions aux campagnes électorales des deux principales alliances en 2014. Le chiffre réel contribué par la communauté des affaires est probablement supérieur de 5 ou 6 fois. On n’en sait rien car il n’existe aucun mécanisme ou outil pour le savoir.

Imaginons donc l’impact d’une déclaration commune de 30, 40 ou 50 des plus importantes entreprises du pays affirmant qu’elles ne verseront pas une roupie de contribution politique tant qu’une loi régissant le financement des partis politiques et leur statut juridique n’est pas votée. Cela, dans les meilleurs délais.

Sourds aux appels à la transparence, les partis politiques ont trouvé toutes sortes d’excuses pour ne pas voter une loi régissant leurs finances. Or, la perspective d’une volte-face de leurs bailleurs de fonds, des coffres-forts vides ainsi que la pression de l’opinion publique sur la question conduiraient sans doute l’opposition et le gouvernement à se découvrir une volonté commune de dégager un consensus inédit sur la question du financement politique.

Mais le secteur privé est-il capable de lancer ce signal aussi fort que salutaire ? Rien de moins sûr. Car jusqu’ici, les principaux capitaines d’industrie se sont réfugiés dans un consensus mou. Pratiquant des discours politiquement correct en matière de corruption et de gouvernance en public tout en ne faisant rien, en réalité, pour les appliquer.