[Note : Le 26 juin – date à laquelle, en 1988, le réseau de trafic d’opium a été démantelé – marque la Journée mondiale contre l’abus de drogues et le trafic illicite. Nous republions donc ce texte, paru ailleurs le 25 novembre dernier.]

Oublions un moment les personnes venues réclamer la légalisation du gandia ce lundi [25 novembre 2013]. Attardons-nous plutôt sur la place qu’a prise cette drogue, dite « douce » dans le pays.

Il ne faut plus nier l’évidence. La consommation du cannabis est une way of life quasiment mainstream à Maurice. Un temps cantonné aux marginaux, artistes et libertaires baba-cool, le joint s’est démocratisé. Il se retrouve désormais – et régulièrement – entre les doigts d’étudiants, de cadres, de juristes, de journalistes et même de politiques. Les consommateurs n’hésitent plus à admettre que les pétards circulent sans entrave lors des soirées dont ils sont tantôt les hôtes, tantôt les invités.

Chacun a sa manière d’expliquer son attrait pour l’herbe. Les hippies reprennent naturellement la thématique peace and love et les vertus apaisantes de la plante pour justifier le besoin – voire la nécessité – de vols planés. Les jeunes professionnels adeptes de la philosophie « work hard, play hard », avouent volontiers utiliser le gandia comme moyen d’oublier les folles journées au boulot. Un peu comme les yuppies sniffant leurs rails de coke en boîtes de nuit aux Etats-Unis ou en Europe.

Les militants de la légalisation abordent, eux, la question sous l’angle social et politique. Avec raison, ils remarquent que les auteurs de petits larcins disent voler le plus souvent pour s’acheter une dose de drogue dure. Presque jamais pour se payer un sachet d’herbe.

Le front pro-légalisation met également en avant que la surpopulation carcérale est largement due au fait que des petits consommateurs/dealers d’herbe se retrouvent en détention préventive en attendant leur procès. C’est peut-être vrai dans une certaine mesure. Tout comme il est certain que dans le cas de petits consommateurs pris la main sur le pouliah par la police, celle-ci objecte rarement à leur remise en liberté sous caution.

L’idée d’un nouvel encadrement juridique du gandia fait ainsi lentement son chemin. Elle trotte même probablement déjà dans la tête de certains décideurs politiques. C’est que l’opération peut rapporter des dividendes. D’abord en conférant une image plus progressiste au pouvoir auprès des jeunes et des libéraux. Ensuite, en résolvant en partie la question de la surpopulation carcérale. Enfin, en désengorgeant nos District Courts qui accueillent quotidiennement les nombreuses auditions de consommateurs/dealers poursuivis pour possession de quelques pouliahs.

Certes, il faudra ne pas froisser les conservateurs – ils sont nombreux. Pour cela, le gouvernement peut toujours jouer sur le champ juridique à sa disposition : libéralisation, légalisation ou dépénalisation. En sachant que la dépénalisation peut ne pas dire son nom… en prenant, par exemple,  la forme d’une discrète directive générale donnée à la police de ne pas arrêter les consommateurs de gandia et/ou renoncer à transmettre certains types de dossiers au bureau du Directeur des poursuites publiques.

C’est aidé par ce même type de contexte que le mouvement pour la légalisation du cannabis aux Etats-Unis compte mener une grande offensive en 2014. Presque 15 ans après le tristement célèbre concert organisé par le défunt Mouvement républicain en faveur de la dépénalisation du gandia, le pays est peut-être prêt pour un débat dépassionné et éclairé sur la question.

Pour cela, il faudra toutefois éviter de traîner une autre drogue dans le débat : l’opium. Les rastas venus manifester lundi en ont outrancièrement fait usage. En clamant qu’ils ont le droit de consommer du cannabis au nom de leurs croyances religieuses. Marx avait raison, la religion est l’opium du peuple. A Maurice, cet opium est non seulement légalisé, il fait aussi des ravages. Car ses effluves polluent tous les débats.