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Il est parti sur la pointe des pieds, à l’issue du mandat le plus éphémère enregistré jusqu’ici à la direction de la commission anticorruption. Mais le départ de Luchmyparsad Aujayeb a une portée que peu d’entre nous soupçonnons. Il est utile de rappeler ce qui a vraiment conduit ce juriste à regagner le sanctuaire du State Law Office. D’où il gravira probablement les échelons pour accéder, un jour, à la Cour suprême.

A l’arrivée d’Aujayeb à l’Independent Commission against Corruption (ICAC), le 30 décembre 2014, quelques soupçons de copinage planent. Injustement présenté comme le gendre d’un ancien cacique du MSM, le nouveau directeur général de la Commission est vite perçu comme un nominé politique. Parachuté à la faveur de l’opération lev pake ale qui vient de balayer Anil Kumar Ujoodha.

Dès lors, la voie d’Aujayeb semble toute tracée. « Oui monsieur » sera son mantra. La complaisance, voire la connivence avec le régime : son mode opératoire. Le chef de l’opposition Paul Bérenger ne tarde pas à embrayer. Dénonçant la procédure de nomination d’Aujayeb et allant même jusqu’à contester son aptitude à assumer sa fonction.

La cause semble entendue quand le nouveau directeur général de l’ICAC se hasarde à aller aux nouvelles au sujet de l’affaire Medpoint. A l’ICAC, la brigade de juristes en place a défendu âprement cette affaire « imperdable ». Voulant acculer ceux qui sonnent la charge contre Pravind Jugnauth en Cour intermédiaire, Aujayeb se fait l’avocat du diable. Il projette rapidement l’image d’un envoyé spécial ayant pour mission d’affaiblir le « case » de l’intérieur.

Il n’en est rien. Car à l’approche du 30 juin, date du verdict dans le procès intenté à Pravind Jugnauth pour conflit d’intérêts, Aujayeb fait partie de ceux qui, à l’ICAC, pensent que l’institution a instruit le dossier à charge de manière à obtenir une condamnation. Un verdict d’acquittement est, dès lors, synonyme d’une motion de blâme contre la commission.

Même si le travail a démarré sous la direction d’Ujoodha, Aujayeb devient, ce 30 juin, le premier directeur général de l’ICAC à avoir stopper net l’ascension d’un homme politique de premier plan. Il est le premier patron de l’ICAC à avoir pris un « gros poisson » dans ses filets.

Il n’aura même pas une semaine pour mesurer la portée de ce que vient d’accomplir son institution. L’affaire Sun Tan éclate. Satyajit Boolell est montré du doigt dans un « referral » du ministère du Logement et des Terres. Au ministère de Soodhun, l’affaire est entendue : le directeur des poursuites publiques (DPP) est passible de poursuites pour conflit d’intérêts, public official using office for gratification et conspiracy to defraud.

Si les uns veulent que le dossier soit traité avec célérité, d’autres se montrent plus précautionneux. L’affaire se déroule dans un contexte politique chargé. Satyajit Boolell est le frère d’un ancien ministre de Navin Ramgoolam. Chose que fera remarquer Roshi Bhadain jusque devant une tribune des Nations unies en Russie. Ce même DPP oppose une forte résistance à l’idée que son bureau soit placé sous la tutelle administrative de l’Attorney General.

Cerise sur le gâteau : Satyajit Boolell est celui qui dispose de la prérogative de contester le jugement de la Cour suprême, au cas où celle-ci fait droit à l’appel de Pravind Jugnauth contre sa condamnation. Peu de gens savent toutefois que depuis quelques mois, le DPP a confié à des proches ne pas souhaiter contester la décision de la Cour suprême, si jamais elle blanchit Pravind Jugnauth.

Alors qu’on s’attend à ce que l’ICAC fasse office d’un bureau de poste. Expédiant, dans le plus bref délai l’acte d’accusation et la décision d’arrestation de Satyajit Boolell, il n’en est rien. La cause : Lutchmyparsad Aujayeb.

Loin de se précipiter, l’ex-directeur général de l’ICAC prend le temps d’examiner scrupuleusement le dossier, enjoignant son équipe à occulter les considérations politiques pour ne se concentrer que sur les aspects juridiques de ce que l’on reproche à Boolell. A la lecture du dossier expédié par le ministère de Soodhun, les enquêteurs de l’ICAC concluent que certains délits ne sont pas constitués. D’autres, estiment-ils, sont difficiles à instruire. Aujayeb en prend bonne note.

Le directeur général de la commission refuse donc la précipitation et privilégie même la voie de la diplomatie pour encourager Satyajit Boolell à clarifier certains faits. Mais ce n’est absolument pas le comportement qu’on attend alors du patron de l’ICAC. Aujayeb l’apprend viva voce d’un interlocuteur influent.

Face à sa résistance. On lui rappelle que ceux qui nomment peuvent également licencier et que par conséquent, nul n’est indispensable. Chose invraisemblable : alors que l’arrestation de Boolell est avortée, la police requiert des explications, au petit matin, du directeur général de l’ICAC et du directeur des enquêtes de l’institution.

Ce cafouillage institutionnel – risible pour une partie des Mauriciens et choquante pour d’autres – est toutefois loin d’être anodine. Elle replace le « I » dans ICAC. Mais effectuer un tel acte d’indépendance comporte des risques. Aujayeb l’apprend très vite

 

(la suite ce mercredi).

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