À l’imam Mustapha Beeharry

(seconde de deux parties)

La position de l’islam vis-à-vis du fléau de la drogue repose initialement sur l’objectif de la sharia de protéger notre intellect. Certains y verront aussi l’exigence de préserver la dignité humaine, l’ordre social ou encore la protection des richesses, de la famille, de la vie et de la foi. Les objectifs de la sharia ne sont pas mutuellement exclusifs et se retrouvent dans cette interdiction. Les paroles de la Révélation relatif au khamr (donc à tous les intoxicants) illustrent parfaitement les multiples causes menant à leur interdiction.

D’abord, il est souligné que leur utilité est infime, contrairement au mal que ces intoxicants provoquent (Le Coran 2 :219). Ensuite, il est révélé que le lien intime avec Dieu qu’est la prière prescrite devient impossible lorsqu’une personne ne comprend pas ce qui est dit car son esprit est sous l’effet d’intoxicants (Le Coran 4 :43). Finalement, il est ordonné de s’en abstenir définitivement afin d’éviter que la société ne soit rongée par le désordre, l’inimitié et la haine, des maux qui éloignent les hommes du rappel de Dieu (Le Coran 5 :90-91).

Pendant longtemps, certains savants musulmans avaient considéré le tabac comme un moindre mal dont la consommation serait détestable et non interdite. Suite à des preuves accablantes démontrant l’effet de la nicotine sur le cerveau, entre mille autres substances contenues dans la cigarette, beaucoup l’ont assimilée au khamr, donc l’ont prohibée. Toutefois, aujourd’hui le tabac est connu comme représentant les caractéristiques de rien de moins qu’un poison pour le corps humain. Or, Dieu ordonne explicitement : « Et ne vous tuez pas vous-même ! » (Le Coran 4 :29), et « Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction » (Le Coran 2 :195).

Il ressort ainsi que l’interdiction du tabac relève aussi, et davantage, de l’objectif de la sharia qu’est la protection de la vie, une nécessité plus importante que la protection de l’intellect. À divers degrés, il est de même pour différentes drogues qui circulent aujourd’hui, y compris les produits synthétiques, qui sont une menace pour tout ce que la sharia a pour objectif de protéger,allant de la vie à l’intellect en passant par la religion. Le fait que certaines personnes peuvent s’y adonner sans devenir des accrocs ou sans subir des séquelles, comme une manière de s’amuser et de trouver du plaisir, ne signifie nullement que la prohibition leur est épargnée. En cela, comme à Médine avec l’interdiction de l’alcool au sein de la première société musulmane, la sharia donne préséance à l’intérêt général de la population et à la protection de ses membres les plus vulnérables.

Priorités

Les calamités que cause le fléau de la drogue dépassent de loin le seul obscurcissement de l’intellect des consommateurs. À Maurice, on ne décompte plus le nombre d’overdoses mortels, de contaminations souvent fatales par le VIH-sida, de familles brisées, de vies détruites, de victimes de ce qui n’est rien de moins qu’un trafic humain, de crimes crapuleux ou de cas de prostitution liés à ce fléau, y compris impliquant des mineurs.

La toxicomanie est aussi un épineux problème de santé public. Le trafic de drogue fait rage, une menace constante sur l’environnement social surtout dans certains faubourgs. Les prisons se remplissent de consommateurs de drogue qui y entrent et sortent, sans jamais se libérer de cet esclavage moderne qu’ils vivent au quotidien. Les trafiquants, eux, sont souvent hors d’atteinte.

Les spécialistes ne sauront jamais calculer adéquatement les coûts humains, sociaux et économiques du fléau de la drogue. Les méfaits de l’alcool et du tabac ne seront aussi jamais complètement intégrés dans leurs constats. Que représentent, somme toute, les impôts que perçoivent les autorités sur ces drogues légales face à l’ampleur d’une catastrophe qui ne pourra jamais être chiffrée ? Et dire que bien des fois, l’alcool et le tabac ne sont qu’une première étape du parcours initiatique des drogués…

Les objectifs de la sharia ne sont pas satisfaits dans l’état actuel des choses. Au premier chef, la vie, l’intellect et la religion ne sont pas protégés mais, au plan communautaire, nous voyons que la famille, l’harmonie sociale et la justice économique en souffrent aussi. La criminalisation, la pénalisation et la stigmatisation ne règlent pas la situation. Au contraire, souvent elles l’empirent. Il faut donc revoir nos priorités et nous proposons de la faire à la lumière des objectifs de la sharia.

Ces objectifs nous renvoient à un principe qui stipule : « la darara wa la dirar » , soit « que personne ne doit subir du mal, et ne doit faire du mal à son prochain ». Il faut donc mettre toutes les victimes au cœur de notre préoccupation, et non prendre des moyens hors de leurs contextes pour les finalités que nous cherchons. Autre principe qui doit être évoqué ici, c’est « al-dharurat tuhibul mahzurat » ou « un moindre mal peut être toléré afin d’éviter un plus grand mal ». Et troisième principe : il est reconnu que « dafu al-dharar wa jalbul manfaat », soit « le mal doit être traité et le bien doit être préconisé ».

À l’intérieur même de la référence islamique, il s’avère ainsi que la réduction des méfaits, des préjudices et des risques est la priorité des priorités. C’est l’urgence qui s’impose lorsqu’un plus grand mal est à éviter, en fidélité aux objectifs de la sharia. La seule condition serait que les méthodes appliquées soient scientifiquement validées et respectent la dignité de la personne humaine. C’est ce que nous avons découvert en l’exemple même du Prophète (pssl) qui alliait douceur, intelligence et sagesse. En conséquence, nous réalisons le principe de « dar al-mafasid muqaddam ala jalib al-masalih », « un moindre mal très particulier peut être toléré afin de sauvegarder l’intérêt général ou le bien commun ».

Propositions

  1. Concrètement, comment s’articulent ces principes dans la réalité contemporaine ? D’abord, il devient absolument impératif de prévenir et de traiter la dimension du problème de la drogue qui relève fondamentalement d’une question de santé publique. La toxicomanie est une maladie, comme l’alcoolisme et les autres maladies dont souffrent les fumeurs de tabac. Le médecin ne juge pas son patient et ne le condamne pas pour avoir été peut-être irresponsable. Ce qui implique que la place des toxicomanes n’est pas en prison mais dans des centres de réhabilitation.
    En Iran, par exemple, les autorités ont pris plus de vingt ans pour comprendre que la stricte pénalisation des drogués n’avait pas seulement été un échec mais allait contre ce que nous avons souligné ci-dessus comme les objectifs de la sharia. En ligne avec les principes susmentionnés, l’Iran a depuis revu sa politique dans l’intérêt général de la société et afin de contrer le fléau de la drogue efficacement. Aujourd’hui, ce pays compte plus de 3 000 cliniques où environ un demi-million de patients sont suivis, et les résultats sont prometteurs.
  2. La prévention est essentielle mais elle ne peut se faire par la stigmatisation. Les mosquées et madrassahs de Maurice n’assument pas leur rôle en ce que qui concerne la première et sont responsables souvent de cette dernière. Nous n’avons pas compris l’exemple du Prophète (pssl) et du compagnon Abdoullah qui était sans doute alcoolique. Quand nos chefs religieux se comportent en juges et bourreaux, il s’installe au sein des congrégations et des familles un climat de rejet vis-à-vis de ceux qui se droguent.

Si par malheur un jeune homme, pire une jeune fille, s’aventure à goûter à de la drogue, il ne trouvera presque personne pour l’aider à se débarrasser d’une possible addiction. Souvent, il ne pourra parler qu’à ses pairs, peut-être les mêmes qui l’ont incité à essayer. Puisque c’est haraam, pour certains « religieux », c’est irrévocablement l’enfer. Il existe même des jeunes qui s’auto-stigmatisent, ceux qui développent une telle culpabilité qu’ils croient qu’ils ne pourront sortir ni de l’enfer d’ici-bas ni celui de l’au-delà.

Ajoutons à cela la légèreté avec laquelle une drogue comme le tabac est considéré, des fois par ces mêmes hommes religieux, la prévalence de l’alcool dans le pays et une culture du plaisir qui est globale, et nous avons là les ingrédients pour tout sauf la protection que la sharia peut donner. C’est également un terrain fertile à des rechutes pour les toxicomanes qui luttent pour s’en sortir.

  1. Finalement, il faut des sanctions très sévères pour les vrais coupables, les gros trafiquants et leurs complices. Ils échappent aux mailles du filet parce qu’ils ont de l’argent et ils peuvent soudoyer tout un système. Effectivement, il faut non seulement une loi contre l’enrichissement illégal mais il faut qu’elle soit justement appliquée sans géométrie variable. Sont essentiels un contrôle sur le financement des partis politiques et l’obligation de déclaration d’avoir des élus, mais aussi des haut-gradés dans les services de douane, de la police et de la justice ainsi dans les organismes de lutte contre le trafic de drogue. Y compris leurs proches.

Des études ont démontré que lorsque les délits mineurs et la « petite » criminalité sont banalisés, il devient plus difficile de s’attaquer à la « grande » criminalité. Par exemple, fumer en public est devenu une habitude bien que cela soit illégal. Donc, il faut agir contre une culture d’impunité, non seulement par des lois mais aussi par une éducation à la responsabilité citoyenne. Une conscientisation à l’éthique doit entrer par la grande porte à l’école au même moment où, à la mosquée et à la madrassah, la morale spirituelle doit illuminer l’enseignement des règles.

Conclusion

Revenir aux objectifs de la sharia et aux principes auxquels ils nous renvoient, une approche qui est d’une portée universelle, nous mène à considérer la toxicomanie comme un problème de santé publique, à donner une âme à la prévention que nous prodiguons et à remettre en question le fonctionnement de l’appareil répressif destiné à lutter contre le fléau de la drogue. Si la drogue n’a pas la même répulsion que le porc, pour les musulmans en occurrence, il demeure que l’aspect soi-disant récréatif, ou éventuellement addictif, de sa consommation place nos jeunes dans une position très vulnérable. Comment y résister dans une société matérialiste et hédoniste où, à la force de l’argent et toutes sortes de technologies nouvelles et de réseaux sociaux, le culte du plaisir semble être omniprésent ?

La réponse est que le plaisir ne peut être notre dieu. Ce monde avec tous ses plaisirs ne représente qu’une éphémère partie de la création. L’épreuve, le sens et la finalité de notre vie, comme de notre mort, est de se rapprocher du Créateur de toutes choses. Et pouvoir vivre consciemment l’adoration unique qui nous lie à Lui. Historiquement, nous l’avons vu, c’est la raison première de l’interdiction de tout ce qui s’apparente à une drogue. Il ne faudra jamais l’oublier… C’est dans ce rappel que nos cœurs trouveront la paix.