Semaine après semaine, il devient de plus en plus compliqué de lire ce qui se trame dans les arcanes du pouvoir. De l’apparente placidité de SAJ à la guerre psychologique entre Lutchmeenaraidoo et Bhadain en passant par ce que peut bien préparer Pravind Jugnauth, bien des questions s’agitent dans l’esprit des Mauriciens. Trois d’entre elles doivent retenir notre attention.

Pourquoi SAJ n’agit-il pas ? «Où est donc le Sir Anerood Jugnauth que nous connaissions ?», entend-on depuis quelques jours. Si le SAJ de la période 2000-2003 a été quelque peu effacé par moments, celui de 2014-2016 est l’ombre de lui-même pour ceux qui l’ont connu durant les années où il menaçait les frondeurs de « koup ledwa ». Le SAJ actuel est à des années-lumière de ce personnage-là.

Voici quelques semaines depuis que Vishnu Lutchmeenaraidoo étale sans retenue les dissensions au sein du Conseil des ministres sur la place publique. Se permettant même de tenter de forcer le Premier ministre à arbitrer le match en le citant dans son affidavit. Dont SAJ a dû démentir certains passages. Un ministre faisant preuve d’une telle irrévérence envers le Premier ministre aurait dû avoir reçu sa feuille de route depuis longtemps. Or, Vishnu Lutchmeenaraidoo vaque à ses occupations sans s’inquiéter.

A court d’explications, ils sont nombreux à avoir conclu que l’ancien ministre des Finances doit disposer d’une certaine ascendance sur le Premier ministre. Est-ce dû au soutien de son leader Pravind Jugnauth, qui a su jusqu’ici empêcher Lutchmeenaraidoo de passer sous la guillotine ? A une bonne dose de «kitchen politics », assurée par une mère soucieuse de protéger l’autorité de son fils face à un père intransigeant ? Ou à d’autres arguments moins avouables ? Il ne serait pas étonnant que ce soit la concordance des trois facteurs qui explique la valse-hésitation de SAJ.

Pourquoi Lutchmeenaraidoo s’est-il soudain calmé ? Son affidavit avait déjà causé quelques lézardes sur la façade du MSM. En décidant de fustiger frontalement le ministre de la Bonne gouvernance jeudi, sur le parvis de l’Independent Commission against Corruption, le ministre des Affaires étrangères a semblé ne faire que peu de cas de son devoir de solidarité gouvernementale et, par extension, de l’autorité du chef du gouvernement. Mais deux jours plus tard, c’est un Lutchmeenaraidoo « avec beaucoup d’amour [en lui] » qui a répondu aux questions des journalistes. Finies les salves contre Bhadain, le ministre contemplatif est de retour.

L’excellent jeu d’acteur cache toutefois une toute autre réalité. Celle d’un rappel à l’ordre sévère et sans équivoque adressé à Lutchmeenaraidoo, et même plus généralement au Conseil des ministres en entier, par son patron. SAJ a prévenu. Des incartades publiques et répétées au principe de solidarité des ministres ne peuvent avoir qu’une conséquence : la révocation. Récidiviste de la pique en public à Bhadain, l’ancien ministre des Finances a bien dû se raviser. D’autant plus que, loin d’avoir laissé le sort de Lutchmeenaraidoo entre les mains du Directeur des poursuites publiques, SAJ s’est déjà fait une opinion sur la manière avec laquelle son ministre doit être traité par la Commission anticorruption.

Il a ainsi eu l’occasion de préciser sa pensée viva voce auprès des parties concernées. Si les propos du chef du gouvernement paraissaient nuancés à l’égard de Lutchmeenaraidoo mardi dernier, ils ont été de plus en plus fermes jusqu’à la fin de la semaine. Ce qui a probablement largement encouragé le ministre des Affaires étrangères à revenir à son état contemplatif habituel.

Que fera Pravind Jugnauth, quand il aura son mot à dire ? Pravind Jugnauth a beau détenir les clés du parti, c’est toutefois celui qui détient les clés de l’Hôtel du gouvernement qui exerce le réel pouvoir. Face à la faction qui souhaite que SAJ reste à son poste le plus longtemps possible se dresse celle, plus importante, souhaitant que Pravind Jugnauth reprenne la main le plus vite possible. A la faveur d’une décision de justice favorable dans son appel contre sa condamnation pour conflit d’intérêts.

La cour du prochain Roi Soleil croit même savoir à l’avance ce que sera l’acte fondateur de son règne : l’éviction de Bhadain, présenté comme un fidèle lieutenant il y a encore pas si longtemps. Les manœuvres sont déjà bien enclenchées pour arriver à cette fin. Le ministre de la Bonne gouvernance est déjà pris en étau. Avec, d’une part, une campagne de presse bien agencée pour décrire un personnage devenu insoumis et dangereux. Et, d’autre part, un leadership de parti qui écoute Bhadain, sans toutefois accorder de réelle considération à ses propos.

Devant la multiplication des signes avant-coureurs de son éviction, il y a fort à parier que Bhadain mesure pleinement qu’il ne lui reste qu’un temps donné à passer auprès de son « ami » Pravind. Toutefois, au-delà de ce qu’il fera du temps qu’il lui reste à passer au soleil, c’est ce que l’actuel ministre de la Bonne gouvernance fera une fois qu’il se sera brûlé les ailes qui sera intéressant d’étudier.

A entendre Lutchmeenaraidoo, et ses amis de circonstance au MSM, la propension de Bhadain de vérifier, « à la KGB », si les principes de la gouvernance sont respectés par les membres du gouvernement est une source d’agacement. Il ne reste plus qu’à se demander ce que Bhadain – devenu simple député et disposant d’une somme de temps libre plus importante – pourrait consacrer comme énergie à évaluer le respect des principes établis. Notamment sur la question de la déclaration des avoirs des élus. N’en doutons pas, il pourrait sans doute découvrir d’autres mystères sur le patrimoine financier et immobilier de ses « amis » actuels.