La scène est surréelle. Un leader de parti et son élu le plus gradé se bagarrant comme des chiffonniers. A coups de zoure mama. C’est ce qu’il s’est passé vendredi lors du bureau politique du Parti travailliste. Loin d’être un problème endémique chez les rouges, la suprématie du leader écœure d’autres militants ailleurs. Mauves de dégoût, en sanglots parfois, ils confient leur incompréhension de ne pas être écoutés et de voir leur abnégation reniée à la faveur d’une «logique» qu’ils ne comprennent pas. Presque tous nos principaux partis politiques sont en bout de course. Une poignée de personnes, issues de leurs rangs, peuvent hâter le début du prochain cycle. En causant une apocalypse politique.

Car deux mondes et leurs logiques irréconciliables s’affrontent désormais au quotidien. D’un côté, celui de l’immobilisme des leaders qui, du haut de leur autorité et de leurs certitudes, croient que les indicateurs de performance du passé vont assurer les victoires futures. De l’autre, le doute de ceux qui perçoivent la mue de l’électorat. Qui, ils le pressentent, finira par adopter de nouveaux comportements de vote pour peu qu’il soit rassuré.

Surpuissants; contrôlant les appareils et les finances des partis; confortés, aussi, par leurs vieilles gardes désuètes, les leaders étouffent méthodiquement toute velléité de voie alternative à celle qu’ils tracent seuls. Ceux qui questionnent leur stratégie politique ont donc le choix. Se soumettre. Ou alors entrer ouvertement et publiquement en conflit avec eux. Avec la quasi certitude d’être expulsés.

Il y a des avantages à une rébellion d’envergure : une fin du monde, telle qu’on le connaît. Premièrement, celui d’ébranler les partis-forteresses désuets dans lesquels les leaders s’enferment commodément pour durer. Deuxièmement, forts de leur capital politique accumulé et de leur connaissance du terrain, les dissidents seront en mesure de rassurer un électorat traditionnellement frileux à l’égard des néophytes et autres indépendants. Encourageant ainsi le regroupement de dissidents susceptibles d’attirer à leur tour d’autres personnes souhaitant s’engager au sein de nouvelles formations politiques en rupture avec les partis établis.

Troisièmement, et plus fondamentalement, il s’agit de rompre le lien «idiocratique» qui unit les leaders et leurs appareils de parti à une majorité d’électeurs. Dont le signe distinctif est son comportement aberrant dans l’isoloir. 13 des 21 circonscriptions de la République se sont exprimées en «bloc» en 2014, 15 l’ont fait en 2010, 14 en 2005. Une manière de voter «utile» et «discipliné» chez une bonne partie de l’électorat qui se complaît à s’identifier comme partisan de Bérenger, Duval, Jugnauth ou Ramgoolam ou alors comme diehards bleu, blanc, rouge ou mauve.

On en vient presque à souhaiter que les rébellions mènent à des explosions dans chaque parti, sabordé par de grands déballages et affrontements. Forçant les Mauriciens à s’intéresser davantage aux dissidents et aux idées qu’ils défendent, de préférence ensemble, plutôt qu’à leurs anciens leaders et partis. Si les risques liés à l’affrontement sont importants, les récompenses sont néanmoins intéressantes. A la faveur des «block votes» réduits, le pays pourrait amorcer un début de sortie de la logique binaire qui voit deux grandes alliances s’affronter à chaque élection.

Il n’y a pas de Macron mauricien. Mais chaque parti politique majeur du pays abrite des personnes dont les parcours sont susceptibles d’inspirer suffisamment de confiance aux électeurs, pour qu’ils soient tentés par une voie alternative – à défaut d’être nouvelle. Ces initiatives ne seront pas immédiatement couronnées de succès dans les urnes. Mais elles auront le mérite d’envoyer un signal fort aux électeurs, qui réagiront le moment venu.

L’heure de la rébellion a sonné. L’heure du ralliement suivra.