Il vénère l’exercice et le rituel du pouvoir. Ainsi, donner des ordres, deviner dans le regard de l’autre du désir, de l’admiration, de l’envie, de la haine aussi mais jamais l’indifférence, il est quelqu’un, lui, mais plus que quelqu’un, il est celui qui décide de tout ou presque dans ce pays, sentir dans son corps une énergie sombre, celle de la domination, domination qui est un instinct primaire, comme un hurlement, une déchirure, savoir que les femmes, les plus belles, sont à portée de main, qu’il peut les conquérir par la séduction ou la force, ou encore sentiment de toute puissance, d’être un être divin qui possède ce pays et qu’il peut le ployer et le manipuler à volonté.

Il lui arrive, de plus en plus souvent, de se dire qu’il est un dieu. Je suis un dieu. Et il ne peut être sans ce pouvoir. C’est le plus violent des aphrodisiaques. Il est prêt à tout pour le perpétuer. Il sait que la vie ne mérite d’être vécue qu’à ce niveau d’intensité. Autrement on ne vit pas, on prétend vivre. Et c’est pour cette raison qu’il ne prendra pas sa retraite. Il ne s’arrêtera jamais. D’ailleurs il a de nouvelles ambitions. Il concocte un poste suprême qui lui accordera encore plus de prestige et de pouvoir. Il y demeurera jusqu’au seuil de la mort. Il pourra s’asseoir à la table des grands de ce monde. Il deviendra, dans un certain sens, immortel. On se souviendra de lui jusqu’à la fin des temps. C’est, à vrai dire, son rêve, accéder à l’immortalité, son nom qui trône dans les livres, sa statue érigée dans tous les coins du pays, être de ceux qui ont marqué l’Histoire, qui l’ont changée. Qu’importe les compromis avec la morale, qu’importe les bassesses, qu’importe les promesses trahies, il est un dieu et un dieu doit être à sa place parmi les autres dieux, ceux qui détiennent le pouvoir.

Il rigole, quand on lui dit qu’il aime l’argent. Ils n’y comprennent rien. Il adore certes la belle vie, les jolies bagnoles, les voyages en première classe ou les résidences somptueuses. Et ce n’est pas un mal que d’aimer le luxe. Mais l’argent n’est qu’un moyen, pas la finalité. Il en a déjà trop, plus qu’il n’en faut. L’argent est le moyen qui lui permet de perpétuer le pouvoir. Sans argent, pas de pouvoir. Sans argent, pas de divinité. Et dans cette société où tout s’achète et où tout se vend, où la malhonnêteté parvient à se déguiser en vertu, où règne la corruption la plus viscérale, celle qui ronge patiemment les cœurs apparemment les plus indifférents, l’argent vous rend à la divinité du pouvoir.

Lui arrive-t-il parfois de penser à sa mort ? Lui arrive-t-il parfois de penser à la vieillesse qui vient ? Sait-il la précarité de son corps ? Nul ne le sait. Cet homme qui ne cesse de se projeter dans le futur s’arrête paradoxalement à un futur temporel. Il croit pouvoir tout envisager mais il n’envisage pas l’essentiel. Sa mort. Et c’est sans doute cette mort qui le rend ainsi. Il désire le pouvoir parce qu’il ne veut pas mourir. Il veut être de ce monde. Ce monde est son royaume. Il croit être un dieu. Mais sa quête de ce royaume en a fait un diable.