Un génie incompris, voilà ce qu’il est. La stratégie du leader du MMM a fait de lui le nouveau maître du jeu politique. Elle l’a placé en position de « finir le MSM » et d’assurer l’avenir de son parti. Alors tant pis s’il est hué par tous, y compris les siens, se dit-il. Il est prêt à l’ultime sacrifice, celui de l’amour-propre. Si on rabâche souvent que la politique est l’art du possible, lui seul en a tiré les pleines conséquences.

La stratégie de Bérenger prend naissance dans le désespoir de la défaite électorale de 2010, où il fut le dindon de la farce PTr-MSM. Après avoir longtemps cru en une alliance avec Ramgoolam, il est délaissé au dernier moment au profit de Pravind Jugnauth. A 65 ans, le leader historique a alors contemplé l’abîme. A défilé devant ses yeux un futur des plus sombres. Un futur où le Sun Trust, renforcé par le sérum du pouvoir, devient la seule alternative viable à la domination travailliste. Où le MMM n’est condamné à n’être qu’une force d’appoint, voire, à son départ, rien de mieux qu’un PMSD sans Gaëtan. Bref, Bérenger a vu s’écrouler l’œuvre d’une vie.

Alors, oui, il a décidé d’agir. Medpoint lui a permis de déstabiliser le gouvernement. Il a pris tout le monde à contre-pied en s’alliant ensuite avec le MSM. Il a obtenu le départ de SAJ du Réduit. Il a conduit les Jugnauth à la surenchère anti-Ramgoolam, brûlant tous les ponts possibles entre les camps orange et rouge. Tout en conservant ses propres canaux de communication avec le Premier ministre. Aujourd’hui, il est le nouveau maître du jeu politique, car il est le seul à pouvoir choisir son alliance.

Aujourd’hui, le MMM peut, moyennant quelques concessions, obtenir une alliance avec Ramgoolam. Sinon, un nouveau deal avec le MSM reste possible, avec de meilleures conditions que le 30-30 du remake. Par contre, les Jugnauth en ont trop fait (notamment avec leur surveillance londonienne) pour revenir en grâce auprès du leader travailliste. Du moins pour le moment. Ramgoolam, lui, peut bien tenter d’aller seul aux élections. Mais après le traumatisme de 2000, il est réticent à prendre ce risque. Sat bwar dile so enn sel fwa. Les mauves se retrouvent donc au centre du jeu.

En même temps, Bérenger est en passe d’obtenir la réalisation d’un rêve vieux de 30 ans. Avec la réforme électorale, son parti devient incontournable. Fini les petits qui « mont kadadak » sur son dos. La proportionnelle permettra aux mauves, et à leur socle électoral de 40 %, d’être toujours bien représentés à l’Assemblée. Cette réforme sonne le glas du clan Jugnauth, acculé au mur des 8 % d’éligibilité. Le MSM, cet accident de l’Histoire, ramené à sa juste mesure, les conditions sont créées pour un bipartisme durable entre les héritiers de 1936 et ceux de 1969.

Revenu au pouvoir grâce à une alliance avec les rouges, le MMM pourra aussi se reconstruire en toute sérénité. Préparer la transition post-Bérenger, épreuve particulièrement délicate comme on l’a vu pendant l’intérim Ganoo. Le leader historique pourra ensuite tirer sa révérence, conscient d’avoir assuré la continuité de son legs. Bonus personnel : terminer sa carrière au poste de Premier ministre.

Cette stratégie ne pouvait pas se conduire sans sacrifices ni obstacles. Mais Bérenger connaît son « peuple admirable ». Ses militants n’ont-ils pas déjà avalé la couleuvre du remake, au point de la défendre aujourd’hui ? Quelques travaillistes « nettoyés », des ministres mauves installés et des emplois de nouveaux disponibles dans le secteur public suffiront à les convaincre de changer d’avis. Quid du reste de la population ? « Les gens ne sont pas des imbéciles ! » direz-vous. Peut-être. Mais s’ils votaient pour des idéaux, il y a longtemps que Ashok Subron serait député, pourrait rétorquer Bérenger. Il le sait : malgré tous ses koustik, une alliance PTr-MMM reste imbattable.

Ce calcul froid et cynique est digne du « ruthless pragmatism » d’un Frank Underwood. Mais aussi de la pensée politique d’un Sun Tzu ou d’un Machiavel. Pour atteindre son objectif, le Prince sait qu’il doit abandonner l’idée d’être aimé. Et les principes, les idées ? L’idéologie politique et économique actuelle fait consensus parmi les partis de gouvernement, il n’y a pas à s’en excuser. Les valeurs politiques qui demeurent sont celles de l’intégrité et de l’innovation.

Bérenger croit que son parti les incarne mieux. Pour les porter au pouvoir, il a accepté de sacrifier d’autres valeurs. La loyauté envers le MSM n’a jamais été qu’un leurre, seuls les plus naïfs le disputeront. Et les Jugnauth, si leur intérêt le dictait, n’auraient pas hésité à retourner le compliment. Reste l’amour-propre, la crédibilité. Ultime sacrifice consenti par Bérenger, allé jusqu’à poser à la manière des dulha-dulhin devant le gâteau d’anniversaire de SAJ pour le trahir quelques jours plus tard. Un prix élevé à payer, certes, mais il faut savoir ce que l’on veut vraiment, n’est-ce pas ?

Bérenger, en élève de l’Histoire, sait que depuis des millénaires, la politique est la guerre par d’autres moyens. Sa stratégie a été jusqu’ici des plus audacieuses. A cause, et non pas en dépit, des sacrifices consentis. Il lui faut maintenant être tout autant fin tacticien pour mener à terme son grand plan. Car, il doit le savoir, le maître du jeu n’est qu’une position temporaire.