«If it bleeds, it leads». C’est la formule qu’utilisent les médias anglo-saxons pour indiquer que les drames – les meurtres notamment – attirent le chaland. Et qu’il est donc normal de les installer à la une des journaux radio, télé et papier. La presse locale n’échappe pas à cette règle, on a donc régulièrement parlé ici de la dérive fait-diversière, aboutissant à la «croque-mortification» de l’info. L’actualité de la semaine écoulée nous donne cette fois l’occasion de commenter plus spécifiquement la manière dont les crimes passionnels et la violence conjugale sont traités dans les médias. Le constat est inquiétant.

Les journalistes et leurs directions sont pourtant régulièrement interpellés à ce sujet. «Different media houses are called upon to play a critical role in terms of shaping public discourse around domestic violence», ont écrit les auteurs d’un rapport sur la violence conjugale commandité par le Parliamentary Gender Caucus. L’appel est-il entendu? Pas vraiment, car plusieurs rédactions sont à l’affût d’histoires de couples qui tournent mal. Si les ingrédients de choix sont réunis – couple mixte, une victime mignonne, un forfait particulièrement atroce, un peu de sexe si possible –, le bonus d’audience est garanti.

La méthode pour capter l’audience est toutefois préoccupante. On l’a vu la semaine passée avec un crime passionnel qui a eu lieu aux Mariannes. Loin de s’atteler aux faits, on a voulu faire d’un meurtre une «tragédie… shakespearienne». En scénarisant outrancièrement la fin d’une «histoire d’amour» à l’aide de témoignages de parents écrasés par le deuil ou la culpabilité par rapport à l’acte commis par un proche. En glamourisant aussi le drame… jusqu’à utiliser la photo léchée d’une actrice indienne – confondue avec la victime – pour illustrer l’article consacré au meurtre.

Certes, nous n’avons pas atteint les bas-fonds. Comme sur cette télévision publique du Maroc, qui avait consacré la rubrique maquillage d’une de ses émissions au «camouflage des traces de violences» fin 2016. Toutefois, les médias à Maurice contribuent sans doute quelque part à normaliser certains schémas. Boy meets girl; boy likes girl; girl leaves boy; boy kills girl. On consacre des kilomètres de texte au mode «une histoire d’amour qui finit mal». En ne réservant que peu d’effort, voire aucun, à disséquer les causes de violence, les méthodes pour les identifier et la prise en charge et le soutien accordé aux personnes en situation de détresse.

Il est étonnant que la question de la violence faite aux femmes ne soit pas mieux traitée dans les médias. Car il y a désormais davantage de rédactrices en chef, de journalistes aguéries, de cheffes d’édition et de premières secrétaires de rédaction dans la presse. L’industrie s’étant considérablement féminisée, on aurait pu s’attendre à ce que la perspective des femmes soit mieux représentée. Pourtant, à l’exception de quelques titres, les crimes passionnels obtiennent plus ou moins le même traitement alambiqué.

C’est à croire que la sensibilité du journaliste n’est pas vraiment déterminée par son sexe. Pour s’en convaincre, il fallait écouter la manière dont un ex-ministre, victime présumée de violence conjugale, a été interrogé la semaine passée par une journaliste. L’information relayée en sujet principal du journal était notamment basée sur un court entretien avec l’ancien ministre. En écoutant la salve de questions posées sans tact ni respect, on se prend à se demander si, par exemple, on aurait traité la députée Sandhya Boygah de la même manière si elle était à l’autre bout du fil.

La presse locale joue-t-elle un «critical role in terms of shaping public discourse around domestic violence» ? Certainement pas. Pourquoi ne le fait-elle pas ? Espérons qu’une étude nous fournira des réponses à l’avenir. Mais encore faudra-t-il qu’on prenne en compte les conclusions de l’étude…