«Il est cubique, titanesque, froid. Il est doté de chenilles qui écrasent tout. C’est le système social dans lequel tu es inséré.

Sur ses tours tu reconnais plusieurs têtes. Il y a celles de tes professeurs, de tes chefs hiérarchiques, des policiers, des militaires, des prêtres, des politiciens, des fonctionnaires, des médecins, qui sont censés toujours te dire si tu as agi bien ou mal. Et le comportement que tu dois adopter pour rester dans le troupeau. (…)

Tu saisis le premier drapeau qui traîne et tu le brandis en criant : «Mort au Système.» (…) Non seulement tu n’as aucune chance de gagner, mais tu renforces le Système.

Regarde, il vient de resserrer les colliers d’un cran en prétextant que c’est pour se défendre contre «ta» révolution. Les enchaînés ne te remercient pas. (…) Au lieu de faire la révolution des autres, fais ta (r)évolution personnelle. Plutôt que de vouloir que les autres soient parfaits, évolue toi-même. (…) Au lieu de détruire ce colosse ambulant sur lequel tout le monde s’est déjà cassé les dents, ramasse un peu de terre et bâtis ton propre édifice dans ton coin. Invente. Crée (…)

Il y a d’un côté les forces de l’immobilisme qui veulent la continuité, et de l’autre, les forces de la réaction qui, par nostalgie du passé, te proposent de lutter contre l’immobilisme en revenant à des systèmes archaïques. Méfie-toi de ces deux impasses. (…) Ne t’attaque pas au Système, démode-le! (…) Regarde. Non seulement le Système commence à se lézarder. Mais c’est lui qui vient examiner ton travail. Le Système t’encourage à continuer. C’est ça qui est incroyable.

Le Système n’est pas «méchant», il est dépassé. Le Système est conscient de sa propre vétusté… »

 

Nous nous excusons de ce long extrait du Livre du Voyage de Bernard Werber en guise de préambule à cet éditorial. Toutefois, à notre sens, il résume excellemment la situation dans laquelle se trouve notre nation au moment où elle s’apprête à célébrer ses 50 ans d’indépendance. Des festivités que nous entamerons, d’ailleurs, en feignant d’oublier que notre république souffre de sévères handicaps nés de ses convulsions passées.

A la fois rêveurs et naïfs, les Mauriciens croiront néanmoins que les réjouissances autour de notre demi-siècle d’indépendance déclencheront spontanément une sorte de prise de conscience collective sur tous les défis – humains, sociaux, écologiques, économiques, politiques et institutionnels – que la nation doit relever. Evidemment, ils auront tort. Le texte de Werber est intelligent dans la mesure où il indique avec pertinence que «le système» tend parfois à «fabriquer [les] drapeaux» des révolutionnaires et les leur tendre. Si les Mauriciens ne profitent pas de ce moment pour mesurer le chemin qu’il leur reste à parcourir et, par conséquent, les changements qu’il leur faut exiger collectivement, l’agenda sera déterminé pour eux. Il sera simple: préserver les apparences.

Nous le voyons avec ces dévots du Dieu Capital qui, en s’aidant d’un discours bien-pensant, paraissent militer quotidiennement pour le progrès social ou environnemental. Alors que, par ailleurs – et avec un cynisme inouïe –, ils défendent les intérêts de leurs maîtres économiques envers et contre toute autre considération. Respectant ainsi scrupuleusement le principe consistant à donner l’impression de changer en surface tout en conservant les mêmes réflexes et conservatismes désuets.

En politique, au lendemain d’une victoire électorale qui force les uns et les autres à revoir leurs stratégies, les promesses de business not as usual se font entendre. Certains tirent des leçons, d’autres prônent la rupture tandis que de piètres cultivateurs aspirent à des moissons miraculeuses sur des champs arides et par un climat inclément. Là, également, derrière la façade du changement et de l’évolution, les mêmes vieux démons demeurent tapis.

S’il faut un agenda pour l’année 2018, deux éléments doivent y figurer en très bonne place. D’abord, reconnecter les Mauriciens avec les valeurs et les aspirations qui ont été perdues ou oubliées depuis un demi-siècle. Ensuite, repenser la relation entre le citoyen, le politique et le pouvoir économique. L’ampleur de ces tâches doit nous contraindre, en amont, à effectuer le constat le plus honnête – donc forcément douloureux – de la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Depuis 1968, le pays a produit presque trois générations de citoyens sans mémoire – et donc sans conscience ? La faute ne doit pas être rejetée uniquement sur notre système éducatif, qui n’apprend pas à ses élèves à prendre du recul. Depuis les années 80, les citoyens n’ont fait que regarder devant eux. Comme obsédés par l’idée du développement, surtout économique. Mesuré en unités quantitatives : le nombre d’équipements électroménagers dans le foyer, le salaire à la fin du mois, la capacité à s’acheter une voiture, le téléphone portable, la connexion internet, le nombre de diplômés dans la famille… En 50 ans, on s’est peu arrêté pour mesurer à quel point nous avons dévié des valeurs et des aspirations de la population au moment où le pays devenait indépendant.

En 2018 ou après, nous ne pourrons prétendre réfléchir avec pertinence sur les (r)évolutions à venir si nous ne nous reconnectons pas à nos aspirations, comme nation, au moment d’accéder à l’indépendance. Cet exercice effectué, nous ne pourrons alors que déboucher sur l’évidence: si le pouvoir économique – établi et traditionnel – doit repenser son rôle et sa fonction dans le pays, les politiques doivent en faire de même. Mais ni l’un ni l’autre ne se repenseront tant que le citoyen ne questionne pas la relation qu’il a complaisamment laissé s’installer avec eux…

(à suivre)