« Madam Speaker, I move that the Appropriation Bill 2016/2017 be read a second time… » C’est ainsi que Pravind Jugnauth débutera son quatrième discours du Budget dans quelques jours. Au-delà de la forme, ce sont toutefois les questions de fond qui préoccupent le milieu des affaires. Si le grand public ne s’impatiente pas pour l’heure, le moment venu, il suivra la prestation du ministre des Finances avec attention. Celui-ci n’a pas la tâche facile. Il lui incombe de trouver un équilibre précaire entre ses objectifs politiques et ses obligations économiques. Intéressons-nous, dans l’immédiat, à la politique.

Il est temps de dire les choses telles qu’elles sont. Sans fausse pudeur. Mais aussi sans manquer de respect à sir Anerood Jugnauth (SAJ). Jeudi dernier, lors de la réception à l’occasion de la fête nationale des Etats-Unis, le Premier ministre est apparu considérablement diminué. SAJ fait preuve d’une grande lucidité durant ses brefs entretiens avec ses interlocuteurs, confient ceux qui l’ont côtoyé. Le Premier ministre ne peut toutefois qu’aligner une poignée d’heures de travail effectif par jour. Ainsi, si SAJ a enclenché une lourde machinerie diplomatique à l’encontre des Etats-Unis et du Royaume-Uni, la perspective qu’il aille à la rencontre de Barack Obama à Washington ou qu’il plaide la cause de Maurice à la tribune des Nations unies, à New York, est floue.

Les raisons qui ont poussé le Premier ministre à ne pas se rendre à Paris fin 2015 pour le sommet COP21 le conduiront probablement à ne pas s’aventurer à passer près de 24 heures dans les avions et en transit vers les Etats-Unis. Il nous faut désormais l’admettre et le dire : SAJ ne peut plus assumer certaines de ses fonctions de chef du gouvernement. Quelles autres tâches devra-t-il abandonner durant les trois ans et demi qu’il lui reste à passer au pouvoir ? Plus fondamentalement, doit-on continuer à se convaincre que SAJ pourra porter le poids de l’exécutif jusqu’en 2019 ?

Pravind Jugnauth n’a aucun intérêt à devenir Premier ministre trop vite. Il deviendra une cible facile pour tous les partis de l’opposition qui concentreront leurs tirs sur lui afin de mieux l’affaiblir à l’approche des échéances électorales de 2019. Voire aussi de l’amener à la table des négociations d’alliances. Avec quasiment un an de perdu suite à la décision de la Cour intermédiaire en juillet dernier et seulement six mois passés à être ministre de la Technologie de la communication et de l’innovation, Pravind Jugnauth n’a jusqu’ici pas été en mesure de démontrer ses capacités de gestionnaire et de préciser sa vision pour le pays.

Présenter deux Budgets austères et centrés sur les réformes et le développement économique, puis un troisième plus électoraliste, à l’approche de 2019, aurait constitué la stratégie la plus efficace pour le ministre des Finances et futur candidat au poste de Premier ministre. Mais désormais, le facteur temps commence à jouer contre lui.

Il faut, en effet, admettre que le leader du MSM pourrait se voir confier la responsabilité du gouvernement prématurément. Afin de pallier l’incapacité grandissante de SAJ à assumer la plénitude de ses fonctions. Pravind Jugnauth doit donc faire contre mauvaise fortune, bon cœur. C’est ce qui le conduira probablement à introduire davantage d’objectifs politiques dans un Budget qui aurait dû être entièrement consacré à redynamiser l’économie tout en ayant vocation à réduire les inégalités sociales et protéger les groupes vulnérables.

Or, Pravind Jugnauth se retrouve désormais à devoir accoucher d’un discours du Budget qui devra séduire les électeurs de demain, tout en convaincant les entrepreneurs de l’utilité de développer leurs activités et de recruter. Autant dire qu’il a l’obligation de réussir un numéro de funambulisme de haut vol dans un contexte économique international périlleux. Pour compliquer l’équation, le ministre des Finances doit aussi imprimer sa marque et livrer ses propres arbitrages.

Pravind Jugnauth devra ainsi trancher. Afin de d’établir si la stratégie consistant à faire champignonner des « smart cities » est bonne. Ou encore décider si Heritage City conservera ses accents pharaoniques ou alors sera réduit à une fonction davantage utilitaire. Les arbitrages du leader du MSM en deviendront des verdicts politiques. Des certificats de compétence aux uns et une réduction de l’influence (politique) des autres.

On peut se perdre dans les considérations de forme. Disséquer les exercices de consultation du ministre des Finances ; analyser sa volonté de revoir l’ébauche de Budget préparé pour SAJ ; comptabiliser les suggestions de citoyens reçues à travers la plateforme participative Mauritius Finance. Le fond du problème demeure : le Budget 2016-2017 déterminera les conditions dans lesquelles Pravind Jugnauth accédera à la fonction de Premier ministre. Soit prématurément ou à la suite d’une élection, qu’il lui faudra gagner principalement sur la base de son bilan… aux finances.