Trois longs mois de pause. C’est à se demander comment les Mauriciens vont faire en attendant que leur série comique préférée ne reprenne en octobre. C’est donc avec délectation qu’ils regarderont un nouvel épisode du Parlement retransmis en live, ce mercredi. Ou, le cas échéant, les morceaux choisis que diffuseront les sites d’information.

Le 6 juin, les principales entreprises de presse du pays ont été conviées à une rencontre avec le Broadcasting Committee de l’Assemblée nationale. C’était l’occasion d’évaluer la manière dont la diffusion en live des travaux parlementaires a été traitée dans les médias. Tour à tour, des responsables de radios, de journaux et de sites d’information ont été conviés par le comité présidé par Nando Bodha pour une discussion franche.

Par moment, il faut l’admettre, un vrai dialogue de sourds s’est installé. Avec, d’un côté, des députés – de la majorité comme de l’opposition – prônant davantage de respect des journalistes et caricaturistes envers notre auguste Assemblée et sa présidente. Et, de l’autre, des responsables de presse – parfois intransigeants – insistant sur le fait que les médias doivent être libres du traitement qu’ils accordent à ce qui est dit et fait au Parlement. Tant que cela ne trahit pas la réalité.

Là encore, la diffusion en direct des travaux parlementaires n’est qu’un reflet partiel de la réalité. Car afin de mieux se protéger, les députés ont mis en place un format de réalisation naturaliste. Caractérisé par son côté austère et clinique. Qui impose, par exemple, que la caméra reste braquée sur celui qui a la parole. Ou sur la Speaker ou des plans d’ensemble dès que les esprits s’échauffent. En l’absence d’une réalisation «journalistique», tous les éléments de contexte des échanges disparaissent. Sans plans de coupe, par exemple, pour montrer l’état d’esprit ou la réaction des personnes qui s’engagent dans un débat ou un match verbal.

C’est pour contourner cela que nous publions chaque semaine la rubrique «Ce que vous n’avez pas vu sur vos écrans». Justement pour relater ce que les réalisateurs de Parliament TV n’ont pas la latitude de montrer. Ce qui ne peut être vu est néanmoins lu des milliers de fois chaque semaine sur ION News. Dans leur ensemble, les entreprises de presse respectent ce à quoi ils se sont engagés en signant un accord de diffusion des images de Parliament TV. Même si des petits malins dans la presse montent des clips constitués d’images charcutées visant à ne gêner que des députés d’un côté de l’hémicycle.

Les membres du Broadcasting Committee du Parlement ont reproché aux journalistes de porter atteinte au décorum de notre auguste Assemblée en ridiculisant parfois les élus. Tristement, toutefois, la plupart d’entre eux n’ont pas besoin des journalistes pour cela. Ils y arrivent prodigieusement bien tous seuls. Et nous ne parlons même pas là de leur grammaire ou de leur diction très approximatives. Les goûts, les couleurs et les niveaux de langue ne se discutent pas. Même si le Mauricien moyen – souvent lui-même peu habile en langue – prend un plaisir sadique à se moquer des fautes des autres.

Ce n’est pas le faible niveau de maîtrise de la langue de Shakespeare ou de Molière qui est réellement en cause. Mais plutôt l’incapacité de nombreux élus à discourir et débattre selon un raisonnement clair et logique. Pis, dans le cas des ministres, la démonstration publique de leur méconnaissance des dossiers est récurrente. Le vrai problème est autre.

Les Mauriciens sont en fait victimes, législative après législative, d’un tragique quiproquo. Nigauds devant des CV solides qu’en apparence – untel est médecin, l’autre avocat, un troisième expert-comptable –, ils créditent les candidats d’une sorte de présomption de compétence, d’éloquence et de savoir-être. Belle erreur !

Il suffit de regarder le comportement – y compris leurs règlements de comptes mesquins – et le niveau des discours de quelques-uns de nos honorables professionnels pour s’en convaincre. Du coup, après chaque retransmission des travaux parlementaires, la colère paradoxale des Mauriciens ne cesse de grandir. A la fois fascinés, amusés et dégoûtés qu’ils sont par ceux censés les représenter.

Mais au lieu de diriger leur irritation uniquement vers les 69 membres du Parlement et la Speaker, les Mauriciens gagneraient à se souvenir qu’ils ne sont pas que de simples spectateurs de leur série comique préférée. Mais aussi ses directeurs de casting. Qui, paresseux, se fient à la parole des leaders/réalisateurs pour sélectionner leurs députés. Négligeant ainsi le long et fastidieux travail d’audition préalable à leur choix.

En 2014, les médias de l’instantané – les radios et les sites d’information/web tv – ont joué un rôle déterminant dans la campagne électorale. Lors de la prochaine échéance, ils gagneront encore en importance. En imposant probablement la multiplication des débats lors desquels s’affronteront les candidats. Ces auditions permettront amplement aux électeurs de juger du niveau d’élocution, de raisonnement et de répartie de ceux qui brigueront leurs suffrages.

Si après avoir disposé d’un tel outil pour effectuer leur choix, les Mauriciens continuent à envoyer des hurluberlus au Parlement, il faudra bien en conclure que la comédie politique de mauvaise facture leur plaît. Vox populi, vox dei, paraît-il. Au lieu d’en pleurer, il faudra alors continuer d’en rire…