Freud attribue la peur du noir à une anxiété liée à la séparation. La crainte d’un black-out semble refaire surface lorsque plane une certaine incertitude chez certains. Même si le terme « black-out » est inapproprié lorsque nous parlons d’un risque de déficit en fourniture vis-à-vis de la demande, les prophètes de malheur ne manquent pas. Mais de quoi a-t-on peur au juste ?

S’il s’agit d’une coupure générale dans tout le pays, sachons que cela est beaucoup plus probable et durera beaucoup plus longtemps à la suite d’un cyclone ou d’une tempête d’orage, voire un défaut technique. Or, cette éventualité n’épouvante personne.

S’il s’agit d’un possible délestage dans un secteur, le fameux « load-shedding », sachons que cet exercice peut être prévu, planifié et même évité. Les consommateurs ne seront pas plus affectés que par les interruptions d’usage pour les besoins d’installation, de maintenance et de réparation que nous connaissons depuis des décennies.

S’il s’agit d’une incapacité à garantir le « développement », soit la fourniture de courant à des shopping malls, des hôtels ou encore des bâtiments, alors il convient de repenser radicalement notre concept de « développement ». Il n’y aura pas de « black-out » dans nos hôpitaux, sur nos routes et dans nos foyers soudainement tout simplement parce que nous avons de nouveaux projets. Et il est injuste de demander aux centaines de milliers de petits consommateurs de faire les frais des coûts énormes de raccordement des mégaprojets, y compris des smart cities. Nous ne pouvons continuer à construire des centrales et étendre les lignes indéfiniment. Une infrastructure plus intelligente, plus propre et plus efficace en matière de génération, de transmission, de distribution, de stockage et de consommation d’énergie doit marquer les nouveaux projets de développement.

Black-out des idées

S’il existe un black-out, c’est peut-être au niveau des idées. Et surtout dans la mise-en-œuvre de mesures concrètes afin de faire face à un déficit au niveau de la fourniture, aujourd’hui presque inévitable avec le retard dans l’installation des moteurs de la centrale St Louis. Le rapport de la National Energy Commission (NEC) est édifiant, mais ses recommandations dorment depuis 2013. Il y est prévu un plan d’urgence en maîtrise de la demande avec une réduction minimale de 30 MW de la demande aux heures de pointe. Le Plan national d’efficacité énergétique, déjà enclenché, apportera à terme une baisse additionnelle de 40 MW. Relancer la distribution de lampes économiques, introduire le Time-of-Use-tariff, engager la télévision nationale, enfin, dans une mission nationale de sensibilisation aux heures de pointe… le potentiel de la gestion de la demande est là.

Mais c’est comme s’il existe une main invisible qui œuvre afin que la réduction de la demande ne se fasse pas. Ce diable existe et ses tentacules nous attirent vers toujours plus de consommation. Et que de gaspillage ! Il nous excite à produire de manière plus rapide, plus sale et plus inefficace afin de satisfaire sa gourmandise. À y réfléchir, ils sont nombreux à avoir intérêt à ce que ce diable nous empêche à nous servir de nos négawatts, ces économies d’énergies dont nous disposons localement, sans pollution et presque gratuitement. C’est une réelle ressource qui gît dans notre potentiel d’efficacité énergétique. Changer nos habitudes afin d’être moins énergivores est une épreuve constante, surtout lorsqu’une motivation financière fait défaut, voire en l’absence de conscience écologiste. La maîtrise de la demande exige un sens de responsabilité, une sobriété énergétique, une éthique de la consommation qui se conjugue mal avec notre économie néo-libérale dominante.

Attention au LNG

S’attaquer à une demande croissante ne fait pas l’affaire de ceux qui ont des intérêts dans la construction immédiate de grosses centrales. Avant que la Banque mondiale ne se mette au vert, elle recommandait l’installation de 300 MW de génération à partir du charbon à Maurice. Cette mesure aurait tué dans l’œuf toute culture de gestion de l’énergie. Aujourd’hui, il faut s’assurer que l’introduction du LNG (Liquefied National Gas / gaz naturel liquéfié) ne se fasse pas sur le dos de la maîtrise de la demande puisqu’une capacité critique minimale serait nécessaire. Hormis les frais d’opération, la logistique requise est évaluée à plus de Rs 20 milliards, un investissement qui devra être récupéré au plus vite.

Substituer l’essence et le diesel de nos véhicules par le gaz, une idée farfelue sauf si nous nous donnons plus d’une génération, n’y changera pas grand-chose. La demande mondiale de LNG se situe essentiellement dans l’hémisphère nord et Port-Louis ne se positionne pas idéalement comme un port d’approvisionnement. L’Australie, la Chine et la Russie, qui seront aussi des producteurs majeurs de LNG, sont situés loin de nous. Le doublement de la capacité du canal de Suez et la disponibilité du gaz de schiste nord-américain à un prix abordable ne jouent pas en notre faveur. Sans oublier les attaques de pirates dans l’océan Indien ou les cyclones qui s’y forment. Le Mozambique et la Tanzanie pourront aussi alimenter l’Afrique directement par pipeline. Il ne faudrait pas que Maurice échappe d’un « lock-in » charbon pour se renfermer dans une dépendance sur des importations de LNG.

Si la NEC évoque le LNG, il faut rappeler qu’elle stipule précisément : “Strategically, LNG is an ideal transition fuel in view of the possibility of using local biogas e.g. from waste/biomass/bagasse gasification in the long term future”. Si on ajoute à cela la possibilité de brûler des biocarburants durables au lieu du LNG ou encore la co-combustion biométhane/LNG dans un contexte d’intégration des énergies renouvelables variables comme le solaire ou l’éolienne, il convient de traiter le LNG avec toute la prudence nécessaire. Et de se méfier des lobbies qui y voient gros… un marché de dizaines de milliards de roupies annuellement.

Conclusion

Face au LNG, comme hier face au charbon, les néga-watts et la génération décentralisée à petite échelle avec les photovoltaïques ne font pas le poids. Les smart-grids tardent aussi à décoller parce que les réseaux sont toujours conçus comme cela se faisait au siècle dernier. Les synergies entre la maîtrise de la demande et les énergies renouvelables sont ignorées. La gouvernance énergétique a trop souffert pendant ces dernières années. Il faut dépasser notre peur du noir. Que la lumière soit !