Le poète et dramaturge nous parle de l’extase de l’écriture, de la poésie pour dire «ce qu’il est impossible de dire», des dangers de la bêtise sans pour autant désespérer.

Entretien réalisé par et photo de : Umar Timol

Vous vous rendez à Paris, à 18 ans, pour faire des études en administration économique et sociale. Vous retournez à Maurice, quelques années plus tard, devenu poète et dramaturge, et bientôt lauréat du prix Jean Fanchette. Expliquez-nous cette métamorphose.

Il n’y a eu aucune métamorphose. J’écrivais déjà avant de m’inscrire en administration économique et sociale à Paris. En administration économique et sociale, et pas en lettres, car j’ai toujours su que je ne vivrais pas de ma plume, pas à Maurice. Et il faut bien faire bouillir la marmite, on n’est pas pur esprit. Professionnellement, je me destinais donc à l’administration et à la gestion : la tête dans les étoiles, les pieds sur terre. Mais je n’irai pas au bout de mes études.

Lorsqu’on a des aspirations artistiques, il est particulièrement difficile d’étudier à Paris. Les tentations y sont trop nombreuses : expositions, spectacles, manifestations littéraires… Ce « climat culturel » va clairement me donner des ailes en tant qu’écrivain.

Au bout de trois mois à faire semblant d’étudier, je vais définitivement laisser tomber la fac pour achever une pièce dont j’avais interrompu la rédaction au moment de passer mes examens du HSC, presque un an auparavant.

Vous pratiquez, Yusuf, deux genres littéraires : la poésie et la dramaturgie. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?

J’ai commencé par le théâtre. J’ai écrit ma première pièce en 1987. En 1991, à l’âge de 19 ans, je suis introduit au sein d’un cercle littéraire, le Cénacle. C’est là que pour la première fois de ma vie, je vais côtoyer des poètes. Pendant plusieurs mois, je vais les écouter dire leurs textes, débattre de leur art, des particularités de la poésie, évoquer les grands classiques de la poésie mondiale… et, graduellement, je vais apprendre.

La poésie permet de dire… ce qu’il est impossible de dire

Apprendre que la poésie permet de dire ce qu’il est impossible de dire par la prose. Apprendre que la poésie permet de dire… ce qu’il est impossible de dire ! Un langage pour le moins singulier, quasi subliminal, en ceci qu’il s’adresse non pas à notre intelligence discursive, mais à notre intelligence intuitive… qu’il va stimuler, dans le sens de quelque émotion, de quelque vision, de quelque aspiration.

Pratiquer la poésie, c’est donc user d’un drôle de langage. Ce qui implique une certaine sensibilité, un certain rapport au monde et à soi-même, un certain regard… C’est un atout et un handicap. Handicap, car le monde qui nous entoure n’est pas spécialement taillé pour la pratique poétique. Un handicap, certainement. Mais un handicap merveilleux : la poésie constitue en effet, pour moi, la plus élevée des formes littéraires.

Poésie et théâtre, deux façons de déchiffrer l’énigme humaine. Qu’en pensez-vous ?

J’en pense que si vous croyez pouvoir déchiffrer l’énigme humaine, par quelque moyen que ce soit, vous êtes un doux rêveur. L’énigme humaine, on ne peut qu’en témoigner. S’en émerveiller ou au contraire s’en lamenter. En rire, parfois, pour ne pas en pleurer. Mais la déchiffrer, peine perdue. Et tout compte fait, ce n’est pas plus mal. Poésie et théâtre constituent deux façons d’ABORDER l’humain. Là où l’on touche aux limites du théâtre, de la prose… la poésie prend le relais.

L’énigme humaine, on ne peut qu’en témoigner.

Vous m’avez un jour dit qu’il est une « jouissance à la création ». Dites-nous en plus.

Avec le recul, je trouve le terme « jouissance » plutôt faible. L’acte de création est carrément extatique ! Je ne crache pas sur le sexe, la bonne chère est loin de me laisser indifférent… dans ma jeunesse, je me suis même laissé tenter par certaines substances « moyennement licites », mais rien ne m’a jamais procuré le sentiment que j’éprouve lorsque je parviens à tremper la plume dans ce qui me travaille, lorsque j’arrive à poser les mots justes sur une pensée ou une émotion… lorsqu’après les efforts, les sacrifices qu’implique le processus d’écriture, je vois couché noir sur blanc ce qui courait au plus profond de moi. Cela procure une satisfaction à nulle autre comparable… un sentiment d’absolue plénitude.

Quel est le livre qui a changé votre vie ?

Aucun et tous. Aucun en particulier, tous à la fois ! LES LIVRES ont changé ma vie. Chaque livre a quelque chose à nous apporter, est susceptible de changer notre vie. Chaque ouvrage est l’occasion d’une rencontre, rencontre avec un imaginaire, une pensée, une vision du monde et de l’humain.

Bien sûr, certaines rencontres se révèlent plus déterminantes que d’autres. Il nous arrive de tomber sur des ouvrages qui vont entrer en résonance avec notre sensibilité, nos aspirations… Tout à coup, les astres s’alignent et on y voit plus clair en soi-même.

Un livre en particulier m’a fait cet effet. Il s’agit d’un poème épique : l’Iliade, d’Homère. Toute la littérature occidentale, depuis près de trois millénaires, s’inspire plus ou moins des thèmes traités dans l’Iliade : amitié, trahison, vengeance, sens du devoir, passion (passion versus raison), fidélité, jalousie, convoitise… « Chante, ô muse, la colère d’Achille »…

Point barre… un défi à la raison

Parlez-nous de l’aventure Point barre.

Point barre est un défi à la raison ! Lancer une revue de poésie par les temps qui courent (qui plus est : la toute première revue de poésie de l’histoire littéraire mauricienne) constitue bel et bien, oui, un défi à la raison ! Point barre a d’ailleurs été créé dans une taverne, à Rose-Hill. Par un petit groupe de poètes mauriciens, avec le soutien du Centre culturel français. Les gens sensés, et ils sont légion ici à Maurice, n’avaient pas manqué de nous mettre en garde : « Une revue de poésie, ça ne marchera jamais ! »

Eh bien, on l’a quand même fait. Parce qu’on le voulait. Point barre ! Et l’aventure dure depuis presque dix ans. Une aventure littéraire. Mais surtout une aventure humaine, avec tout ce que cela implique. Une belle aventure. Comme quoi, il n’est pas toujours bon d’être raisonnable. Et en près de dix ans, la revue a accueilli des œuvres en provenance de plus de trente pays.

Le propos de Point barre est justement de brasser… le plus large possible ! De permettre aux poètes mauriciens de se rendre compte de ce que font leurs confrères étrangers contemporains, et de permettre à ces derniers d’apprécier le travail des poètes mauriciens d’aujourd’hui, qui, par ailleurs, contribuent régulièrement à divers ouvrages collectifs en France, en Afrique, aux Antilles et au Québec, notamment.

La revue Point barre est actuellement en sommeil, faute d’éditeur. Mais l’aventure continue avec le collectif « Point barre », qui comprend les membres du comité de lecture et plusieurs collaborateurs de la revue.

On est en terre étroite

Maurice, île de tous les paradoxes. Qu’en pensez-vous ?

À l’instar de ce monde, dont elle est l’un des carrefours. Nous avons certes notre lot de paradoxes : les Mauriciens, dans l’ensemble, sont profondément tolérants et dans le même temps totalement xénophobes ; il y a dans ce pays un réel sentiment patriotique et dans le même temps, le communautarisme y atteint des sommets, pour ne citer que les paradoxes les plus saillants, les plus flagrants.

Mais est-ce pire ici qu’ailleurs ? Y a-t-il davantage de paradoxes ici qu’ailleurs ? Je dirais qu’ils sont plus perceptibles ici. Parce qu’on est en terre étroite ! Certaines aberrations nous sautent ainsi plus facilement aux yeux. Et puis, c’est ici que l’on vit.

Il nous arrive bien de visiter d’autres pays, mais en général on n’y demeure pas longtemps. Leur nature véritable, leurs réalités profondes nous échappent donc. Les paradoxes sont-ils plus nombreux ici qu’ailleurs ? Sont-ils plus prononcés ici qu’ailleurs ? Très honnêtement, j’en doute.

Que doit-on faire pour que les Mauriciens prennent enfin au sérieux la création artistique ?

Ma foi, je vous retournerais bien la question. J’ai plein d’avis sur beaucoup de choses, mais là, je sèche ! Le Mauricien est éminemment pragmatique, foncièrement… terrien ! Il n’y a pas d’autochtones à Maurice. Nos ancêtres viennent tous d’ailleurs, de contrées très diverses. Mais ils ont en commun de s’être retrouvés, sitôt débarqués, dans la glèbe jusqu’au cou. Dans ces conditions, comment se soucier des choses de l’esprit ! J’imagine que cela a laissé des traces.

Des chroniqueurs français de la fin du XVIIIsiècle, de passage chez nous, faisaient déjà état du manque d’intérêt des gens du cru pour les belles lettres et les arts. Les grands propriétaires de l’époque sont qualifiés de commerçants besogneux n’ayant qu’une chose à cœur : faire fortune le plus vite possible. Peut-être faut-il laisser faire le temps, le jour viendra peut-être où, parfaitement repus sur le plan matériel, nos concitoyens songeront davantage aux nourritures spirituelles. Il faut l’espérer.

Ce qu’on peut faire pour les pousser dans la bonne direction… Encore une fois, je sèche. Mais si jamais quelque chose peut être fait, c’est du côté du système éducatif qu’il faut sans doute regarder.

L’homme est profondément intolérant

Doit-on désespérer de l’homme ?

Jacques Prévert disait, avec l’impertinence qui le caractérise : « Dieu est capable de tout ! » Ma foi, l’homme aussi ! Le genre humain est capable de tout. Du pire comme du meilleur. Je n’entends pas par là que certains sont capables du pire et d’autres du meilleur. La même personne est capable du pire et du meilleur. Plus souvent du pire, malheureusement. De plus en plus souvent du pire.

Pour s’en persuader, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal, d’allumer la télévision… ou de parcourir les posts de certains soi-disant amis sur Facebook. J’ai donc fait le choix de me mettre en retrait du monde. Je suis bien conscient que ce n’est pas la solution idéale, qu’il y a des options plus constructives, plus dignes d’un « intellectuel ».

Mais il y avait urgence. Urgence à me préserver au plus vite de cette bêtise rampante qui avait commencé à s’insinuer en moi : il y a une limite à ce que l’on peut supporter comme bêtise sans devenir bête soi-même. Et cette bêtise s’exprime de plus en plus ouvertement. Parce que c’est dans l’air du temps. La liberté d’expression est devenue un prétexte pour étaler sa part d’ombre, pour lâcher la bride à ses démons, pour étaler sa saloperie au grand jour.

Il y a une limite à ce que l’on peut supporter comme bêtise sans devenir bête soi-même

Il est urgent de rappeler aux uns et aux autres que « liberté » va de pair avec « responsabilité ». Et surtout avec « dignité ». L’homme est profondément intolérant. Depuis toujours. Profondément hostile à « l’autre », à la différence… L’actuel déferlement de préjugés, les poussées de fiel auxquelles on assiste (qui touchent tous les pays et toutes les cultures) n’augurent rien de bon : l’histoire est cyclique, ne l’oublions pas, et ce genre de situations a toujours débouché sur des tragédies. C’est ce qui a donné la Shoah, le génocide arménien, les pogroms en Russie, le massacre des Tutsis au Rwanda…

Après, on viendra clamer « plus jamais ça » ! On se réunira, on fera de beaux discours. Il y aura une sorte de période de grâce pendant quelques années, voire pendant quelques décennies. Puis tout recommencera.

D’aucuns me traiteront sans doute de pessimiste, mais la frontière entre le pessimisme et le réalisme est particulièrement ténue. Faut-il désespérer de l’homme pour autant ? Je ne désespère jamais de rien. C’est ma nature.

Que vous inspire l’infini, un sentiment de vide ou de plénitude ?

Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. De même, ce qui ne nous rend pas fou nous rend… poète. L’infini, comme l’éternité, dépasse l’entendement humain. Celui qui considère l’infini, ou l’éternité, est voué à la folie… ou à la poésie : lorsque notre intellect déclare forfait, notre imagination assure la suppléance. Un jour, j’ai levé les yeux vers le ciel… Je ne suis jamais redescendu. Ainsi, j’écris de la poésie. Ou ainsi je suis devenu fou et dans mon délire, je me crois poète.

Quel sera votre dernier mot ?

Un aphorisme ? Je vous en sais très friand.

Dieu :

L’homme au futur et au passé

L’homme ?

C’est Dieu à l’imparfait

EN QUELQUES MOTS
Poète et dramaturge mauricien né en 1970, Yusuf Kadel est l’auteur, entre autres, d’Un septembre noir (1998 ; prix Jean Fanchette), de Surenchairs (1999 ; sélection, prix Radio France du Livre de l’océan Indien), de Soluble dans l’œil (2010) et de Minuit (2013 ; sélection, prix SACD de la dramaturgie de langue française).
Il contribue régulièrement à divers ouvrages collectifs notamment à Maurice, en France et au Québec.
Boursier du Centre national du Livre et cofondateur de la revue de poésie Point barre, il est nommé en 2009 pour le prix Continental du jeune espoir littéraire africain et se voit décerner le prix du mérite Naji Naaman en 2012.
En 2014, il assure pour le compte des éditions Acoria, à Paris, la direction de l’Anthologie de la Poésie mauricienne contemporaine d’expression française.